Archéographie

À force d’étudier la typographie, j’ai eu mon premier cas de typomanie : j’ai fait une pause dans la lecture d’un livre pour prendre le texte en photo et identifier la police de caractères. C’était Pour seul cortège de Laurent Gaudé, chez Actes Sud, composé de façon simple, classique mais élégante. J’ai écrit cette année un article sur la sémiologie des lettres d’imprimerie, pour la préparation duquel j’ai lu de nombreuses descriptions fleuries de ces petits signes fins ou empâtés, dénudés ou à empattements, classiques assoupis et modernes bruyants. J’ai appris que certains invitent à la contemplation extérieure, tandis que d’autres vous aspirent dans le bruissement du texte. J’ai constaté leur pouvoir d’attraction, leur qualité variable, leur histoire riche en rebondissements graphiques. Et donc inévitablement est arrivé le moment où, absorbé dans la lecture d’un bouquin, j’en suis sorti d’un coup par cette réflexion toute bête : « Qu’est-ce qu’il est beau ce titre… »

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Micro-trotteur

D’article en article, je remonte à la source de l’écriture pour en démêler l’écheveau dont les racines s’étendent jusqu’au faîte de ses fondations solidement ancrées dans les nuages immatériels de la pensée, comme dirait Raffarin. Oui, vous avez compris, que ce soit au niveau thématique ou en matière de références littéraires, c’est la suite de l’article précédent. En fait, non : c’est l’origin story de l’article précédent, qui lui-même était le prequel de « Réécrire le monde », ou bien si on respecte la loi Toubon, c’est le récit des origines de l’antépisode de l’article susdit.

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Divulgâchis d’antépisode

Je me souviens de la première fois que j’ai entendu parler de la loi Toubon. Elle constituait la chute pas bien haute d’une blague un peu molle, de celles qu’on entend parfois dans un bureau quelconque à l’heure où le rond de cuir, gestionnaire inquiet, tente d’asseoir sa maîtrise de l’organisation du travail par la stimulation des zygomatiques de ses subordonnés. Le résultat peut prendre des formes variées, du bref mais caractéristique soupir nasal en réponse à une image amusante vue sur le net, jusqu’à la franche fission de poire sur son plat de côtes tenues que seuls les pires calembours savent déclencher (je ne sais pas pourquoi mais le totalement absurde « — Qu’est-ce qui est transparent et qui court dans la forêt ? — Un troupeau de vitres. » m’a toujours plié en deux).

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Typoème

J’ai mis des capitales aux accents dramatiques, Des guillemets pointus, serre-mots chevronnés, Une brassée de signes pour marquer la rythmique Et de beaux caractères aux jambes élancées. J’ai aligné les glyphes, astérisques et cédilles, Soigné les ligatures, les pleins et les déliés, J’ai défait et refait à mes risques et périls, Poussé, poli, rangé, fourbi, … Continuer la lecture Typoème

L’imparfait de l’injonctif

Quinze jours, c’est à la fois énorme et rien du tout ; à peine le temps de s’asseoir sur un caillou et de réfléchir. J’espère que les gens arriveront à se poser pour cogiter durant cet entre-deux-tours infernal, mais si j’en juge par la quantité de personnes qui se comportent comme des poulets sans têtes depuis dimanche dernier, c’est mal parti. Après le service obligatoire la semaine dernière, j’ai fait une poussée d’urticaire en lisant les contorsions cervicales des futurs abstentionnistes de deuxième tour cherchant à expliquer leur position. Pierre-Emmanuel Barré leur a pourtant donné l’exemple dans sa chronique censurée : je ne veux pas voter pour untel parce que je ne suis pas d’accord avec son programme, point. C’est succinct (et dans le cas de Barré, habillé de manière brutale et drôle) et ça suffirait amplement à expliquer une abstention ou un vote blanc. Hélas, il y a des gens qui ne peuvent pas se contenter de faire simple et qui redoublent d’arguments foireux pour essayer de justifier leur décision de manière logique, stratégique ou philosophique. Ça ne marche pas du tout, ça m’énerve prodigieusement et je me suis fait les dents sur un petit florilège de phrases piochées ça et dans Le Monde.

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Bruits de bottes

Les arguments en faveur du rétablissement de la conscription m’ont causé un claquage de synapse lorsque j’ai essayé d’en débattre récemment. Depuis, j’ai lu les programmes dans le détail et épluché un paquet d’articles et d’interviews, bref, j’ai remué une mélasse peu ragoûtante qui a fini par alimenter un golem carrément affreux. Il me donne la réplique dans cet article, sympathique cataplasme pseudo-interactif que j’ai imaginé intervenir dans ma réflexion – en fait c’est plutôt que je lui permets de dire deux mots pour mieux l’arroser d’insultes juste derrière. Ça ne cible personne : je vous aime tous. Et rappelez-vous que ce blog (au demeurant très peu lu) a pour seul objectif de faire rire deux personnes, moi quand je l’écris et ma mère quand elle le lit le lendemain.

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Épisode VII : Le Réveil de l’Écriveur

Où après avoir longtemps endossé la vocation d’instrument, l’auteur assume soudain d’être une machine à écrire.

Il faut que j’écrive. Je déborde de mots, il faut repiquer tout ça quelque part, laisser les idées pousser par elles-mêmes ; plus assez de place dans ma tête. La parole, même interne, ne me suffit plus. Elle est débordée par des pluies continues, lectures qui se multiplient et qui ne cessent pas. Car je n’arrive pas à m’arrêter de lire, et tout ça remplit un réservoir qui grince, se distend, craque… déborde ! Tout ça ressort, il faut que j’écrive. Oui, mais quoi ? Et comment ?

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Passage en vitesse-lumière

Je pose un regard neuf sur le monde. Ce n’est pas de sa faute ; je me suis fait opérer des yeux.

J’aime bien cette blague et je sais que je vais la ressortir au fil des ans, petite fierté d’humoriste amateur qui sait qu’il en tient une bonne malgré l’absence de réaction du public. Évidemment je vais la décliner (« Je pose un regard neuf sur le Président… » « Je pose un regard neuf sur les marrons »). Vous aurez noté le champ lexical de la dinde, après tout c’est bientôt Noël. Mais ce n’est pas qu’une blague : le changement me travaille, plus mentalement que visuellement. Et la blague, une fois écrite, appelle à la réflexion.

Pendant que je récupérais, dans le noir et avec les yeux comme des pamplemousses, je me suis dit que j’avais bien de la chance (j’ai un grand-père qui n’y voit plus grand-chose) et qu’il faudrait que je fasse quelque chose de constructif avec ce regard tout neuf.

Ça commence doucement, et c’est évidemment lié à la lecture.

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Roll With The Times

Un essai en anglais  sur la question de la visibilité, rédigé en réaction au thème de la conférence de Charleston de cette année. Les sources traditionnelles d’information sont mises à mal par le Web : les bibliothèques disparaissent derrière les interfaces des bases de données et des moteurs de recherche, tandis que les éditeurs se font mordre les mollets par de nouveaux entrants qui misent sur l’économie de la réputation. À lire avec une tasse de Earl Grey et un dico bilingue.

The theme to this year’s Charleston Conference sounds universal but should hit especially close to home for all involved in scholarly communication. My training in health sciences and librarianship has driven me to the questions of discovery and access, which matter to librarians and publishers alike. And as web technologies transform the way we discover and access information, these traditional providers of knowledge are faced with a difficult challenge: they are slowly being pushed to the background and rendered invisible by new models and digital-native players.

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Design vs. design

Deuxième incursion dans l’univers du design, toujours à partir de la revue Graphisme en France, avec un article de Vivien Philizot sur les métamorphoses de la publicité. Les conflits autour de la publicité en ligne font couler beaucoup d’encre numérique : le Monde rapportait ce matin que 30% des internautes français sont équipés d’un bloqueur de publicité. C’est un sujet que je connais bien, étant moi-même pratiquant de ce ménage par le vide qui pousse le web à remettre en question son modèle économique. La lecture du texte de Philizot m’a fourni une nouvelle grille de lecture : celle du design, avec ses concepts bien particuliers. Le texte qui suit est une petite synthèse du conflit sur le blocage de la publicité et des idées qui peuvent en ressortir.

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Méta-exam

J’ai écrit le texte ci-dessous durant un examen qui portait sur les usages des techniques et notamment d’internet. La majeure partie était consacrée à une dissertation sur ce postulat d’Edgerton :

Le déterminisme technique est la thèse selon laquelle une société est déterminée par les techniques en usage. Elle est néanmoins absurde dans la mesure où elle suppose que l’innovation détermine le changement social.

Petite particularité : la dissertation était précédée d’un exercice de statistique sur une enquête Insee décrivant les usages TV/internet de la population française. Or lorsqu’on chauffe pendant une heure sur les statistiques avant de basculer sur la sociologie, ça laisse des traces… Le résultat, un texte très « méta », que je me suis beaucoup amusé à écrire et dans lequel le sujet est devenu l’examen lui-même.

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Algorithmologie

La relation entre science et société devient de plus en plus passionnante à étudier, notamment grâce aux technologies qui font le lien entre les deux : internet, réseaux sociaux, médias en ligne, etc. Un texte de David Chavalarias sur lequel je devais travailler, intitulé La Société de la Recommandation, aborde l’impact des nouvelles modalités de recommandation entre consommateurs et nous montre comment appréhender le rôle crucial des algorithmes dans les transformations de nos sociétés. Il apparaît au fil de l’argumentation que la nature d’un algorithme de recommandation conditionne la diversification des goûts et donc des choix faits par les individus ; les producteurs de contenus sont très attentifs aux modes de consommation des individus, qui orientent le choix stratégique des algorithmes, avec des conséquences attendues sur les choix de consommation. Autant dire que cet article, qui illustre par ailleurs l’application des méthodes des systèmes complexes aux sciences sociales, soulève tout un ensemble de questions majeures pour les sociologues, autant sur leur objets de recherche que sur leur démarche scientifique même.

L’expression “algorithmes de recommandation” nous suggère deux terrains sur lesquels réfléchir. Je ne viens ni de la sociologie ni des mathématiques mais je suis en plein questionnement sur mes futurs thèmes de recherche et ce sont deux domaines qui me rendent curieux. La partie sociologique étant largement explorée dans le texte, j’ai progressivement recherché des informations sur la partie mathématique. Je me suis notamment demandé ce qu’est un algorithme et s’il pouvait m’intéresser dans le cadre de mes cours sur la science, la culture, la technique, la réflexivité, etc.

J’ai abordé l’écriture de ce texte presque comme un échauffement pour le mémoire : comprendre un sujet, le problématiser suivant un angle particulier, mobiliser des références récemment lues ou entendues. Voici donc un aperçu de ce qui se passe dans ma tête quand je lis un mot nouveau qui m’intéresse…

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Sans laisser de traces

Comment se relient design, mémoire et critique de la technique ? Je viens de lire un texte qui dénonce un certain nombre d’entraves à la pensée sur la technique et le numérique. L’auteur (Anthony Masure) plaide pour un design médiateur entre culture et technique mais dresse surtout un constat : l’âge d’or numérique tant vanté s’accompagne pour l’instant d’un certain nombre de restrictions de notre capacité de penser et donc d’agir. Nous subissons une attaque en règle sur la libre pensée. Les modalités de cet assaut sont listées comme un ensemble d’obsessions (ordre, exactitude), de stratégies (ségrégation, marchandisation) ou de faiblesses (passivité, amnésie), le tout se conjuguant pour maintenir un statu quo peu enthousiasmant. Si Masure voit un objectif derrière ces manœuvres, il est moins explicitement formulé en termes politiques que dans les travaux de Feenberg, qui se revendique comme marxiste. Cependant le texte dépeint une inquiétante volonté de contrôle de l’innovation, de l’inventivité ou tout simplement de l’incertitude.

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Le onzième paradoxe

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Ici, là-bas, ailleurs

J’ai rédigé les lignes qui suivent durant l’un de mes examens de master il y a quelques semaines. Le texte à commenter était extrait du livre Lieux de savoirs, il s’intitule « Pensée retenue, pensée distribuée », l’auteur est Bruno Latour. La navigation dans ce texte n’était pas simple mais s’est révélée une vraie source d’inspiration. Comme pour le précédent, je crois que j’ai inconsciemment fait en sorte qu’on puisse relire le commentaire sans le texte sur lequel il se base, ce qui peut sembler bizarre mais ça marche ! Comme vous le découvrirez en lisant ce qui suit, Latour affirme que la pensée circule entre une multitude de lieux ; en quelque sorte, l’esprit de son texte est hébergé en partie dans ce que j’ai écrit, ce qui rend l’article plus ou moins autonome. Le relire me fait prendre conscience que mes tâtonnements philosophiques durant cette année dessinent une direction. Je suis parti de l’envie d’écrire, reflétée par le titre de ce blog, puis l’envie de chercher m’a amené à imaginer ce que peut être un explorateur moderne. En fait, tout ceci tend vers une préoccupation qui se fait de plus en plus urgente dans ce monde un peu fou : comment devenir un libre-penseur et comment le rester ? Je commence à avoir des éléments de réponse, notamment grâce à ce travail.

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Intranquillité

Vous suivez l’actualité ? Chaque semaine on enchaîne les nouvelles stressantes, consternantes ou désespérantes, c’est la panique à bord. Parfois c’est une panique entièrement factice, construite et jouée mécaniquement, comme pour la énième crise de défaut de paiement de la Grèce. Mais parfois, une information nous atteint, nous touche plus particulièrement. Que se passe-t-il quand elles s’empilent ? L’esprit est maintenu dans un état de mécontentement, d’intranquillité et d’inconfort. La pensée se contracte, se referme, se rétrécit et se délite complètement. Je voulais revenir sur quelques moments durant ces derniers mois qui ont failli faire dérailler mon cerveau en glissant des grains de sable démoralisants dans les rouages de la locomotive. Mais aussi sur les résolutions que j’ai prises pour me tenir à distance des idées noires et rabougries.

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