Maux croisés

En sciences, la ronde des mots peut prendre des allures de montagnes russes. Pour vous en convaincre, essayez de lire un article de recherche du début à la fin ! Les chercheurs et les médecins ne sont pas toujours des virtuoses de la plume, à moins que comme moi les traits pressés qui se promènent sur nos ordonnances vous rappellent l’écriture d’herbe folle de François Place, celle qui fait bruire les pages de l’Atlas d’Orbae d’une rumeur légère de papier froissé parsemé de roseaux.

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Sur les traces de Jack Goody : littératie et réflexivité

Au mois de février, j’ai eu à lire et commenter un texte de Jack Goody. C’est un anthropologue touche-à-tout, explorateur des sociétés, des cultures et des techniques, tenu en haute estime par certains et fortement décrié par d’autres. Ses pérégrinations sont fascinantes et suivre le fil de ses travaux, c’est faire des voyages incessants entre anthropologie, sciences sociales, linguistique, cognition, etc. Une des idées qu’il défend est la proximité entre culture et technique, grâce à un concept simple (en apparence) : les technologies de l’intellect. Ce sont toutes les techniques qui servent à penser, et servent la pensée en retour. La parole et l’écriture par exemple sont des technologies de l’intellect. En effet, en parlant on peut discuter de la parole et faire de grands discours à son sujet ; Platon a passé des heures à défendre la haute valeur philosophique de la parole à ses élèves. Quant à l’écriture, n’importe quel livre de graphologie montre qu’on peut écrire des pages et des pages sur l’écriture, en faisant toutes sortes de découvertes dans le processus.

Le texte de Jack Goody, disponible ici, mentionne les découvertes qu’il a faites en enregistrant le Bagré, une tradition orale du Burkina Faso, et les implications qui en découlent. Il remet en question l’idée réductrice de pensée primitive et lie savoir-faire technique et savoir culturel. Le texte qui suit est ma propre conceptualisation de son propos sur la maîtrise et la culture de l’écrit.

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Arme de compréhension massive

Toi qui écris, connais-tu tes lecteurs ? Sais-tu qui parcours ta prose, en cherche le sens, en apprécie la tournure ? Peut-être que tu connais très bien ton public. Mais je te pose une colle : quand tu te mets au clavier pour écrire un statut, un mail, un commentaire ou même un article de blog, qui est ton tout premier lecteur ? « Eh bien le destinataire du mail, ou bien le premier internaute venu » diras-tu si tu réponds vite. « Moi, évidemment, puisque j’ai les yeux sur mon écran » diras-tu si tu réfléchis une seconde. Mais si je te dis qu’il y a encore un lecteur avant cela, avant même que tu te relises ? « Impossible » répondras-tu d’un air incrédule. Si : la machine !

J’ai écrit le petit texte qui suit après avoir expérimenté les affres de la programmation, ce moment où l’informaticien se gratte la tête en soupirant : « Ça marche pas et je sais pas d’où ça vient ». C’est là que j’ai rencontré mon lecteur le plus discret, le plus attentif et aussi le plus 1er degré qui soit (rien à voir avec vous, chers lecteurs humains). Mais malgré nos difficultés à nous comprendre, nous avons échangé, la machine et moi. Tout du moins, elle s’est fait un plaisir de pointer du doigt mes approximations de langage et mes excès de vitesse informatiques, tandis que je maudissais son excès de littéralité.

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Le regard sur l’horizon

Un internaute anonyme a un jour écrit à peu près la chose suivante, exprimant certainement le sentiment de beaucoup d’autres : « Je suis né trop tôt pour explorer l’univers, découvrir de nouvelles galaxies ; je suis né trop tard pour traverser des océans inconnus, découvrir de nouvelles terres ; mais je suis né au bon moment pour explorer Internet… »

Ce qui se veut une remarque désabusée me remplit au contraire d’enthousiasme, car explorer Internet, c’est en quelque sorte explorer les sociétés, les cultures, les idées. C’est continuer à explorer l’histoire de l’écrit et de ses possibilités. C’est explorer l’esprit humain.

Encore faut-il pour cela suivre des gens comme David Olson sur le chemin de la curiosité, de la réflexivité et de la pensée critique. Son livre L’univers de l’écrit est un de ceux qui mènent naturellement à ce genre d’exploration. Les lignes qui suivent sont un commentaire de la toute fin du livre, où aboutit l’idée qui donnera le titre original du livre (« The World on Paper »).

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Intranquillité

Vous suivez l’actualité ? Chaque semaine on enchaîne les nouvelles stressantes, consternantes ou désespérantes, c’est la panique à bord. Parfois c’est une panique entièrement factice, construite et jouée mécaniquement, comme pour la énième crise de défaut de paiement de la Grèce. Mais parfois, une information nous atteint, nous touche plus particulièrement. Que se passe-t-il quand elles s’empilent ? L’esprit est maintenu dans un état de mécontentement, d’intranquillité et d’inconfort. La pensée se contracte, se referme, se rétrécit et se délite complètement. Je voulais revenir sur quelques moments durant ces derniers mois qui ont failli faire dérailler mon cerveau en glissant des grains de sable démoralisants dans les rouages de la locomotive. Mais aussi sur les résolutions que j’ai prises pour me tenir à distance des idées noires et rabougries.

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Ici, là-bas, ailleurs

J’ai rédigé les lignes qui suivent durant l’un de mes examens de master il y a quelques semaines. Le texte à commenter était extrait du livre Lieux de savoirs, il s’intitule « Pensée retenue, pensée distribuée », l’auteur est Bruno Latour. La navigation dans ce texte n’était pas simple mais s’est révélée une vraie source d’inspiration. Comme pour le précédent, je crois que j’ai inconsciemment fait en sorte qu’on puisse relire le commentaire sans le texte sur lequel il se base, ce qui peut sembler bizarre mais ça marche ! Comme vous le découvrirez en lisant ce qui suit, Latour affirme que la pensée circule entre une multitude de lieux ; en quelque sorte, l’esprit de son texte est hébergé en partie dans ce que j’ai écrit, ce qui rend l’article plus ou moins autonome. Le relire me fait prendre conscience que mes tâtonnements philosophiques durant cette année dessinent une direction. Je suis parti de l’envie d’écrire, reflétée par le titre de ce blog, puis l’envie de chercher m’a amené à imaginer ce que peut être un explorateur moderne. En fait, tout ceci tend vers une préoccupation qui se fait de plus en plus urgente dans ce monde un peu fou : comment devenir un libre-penseur et comment le rester ? Je commence à avoir des éléments de réponse, notamment grâce à ce travail.

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Le onzième paradoxe

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Sans laisser de traces

Comment se relient design, mémoire et critique de la technique ? Je viens de lire un texte qui dénonce un certain nombre d’entraves à la pensée sur la technique et le numérique. L’auteur (Anthony Masure) plaide pour un design médiateur entre culture et technique mais dresse surtout un constat : l’âge d’or numérique tant vanté s’accompagne pour l’instant d’un certain nombre de restrictions de notre capacité de penser et donc d’agir. Nous subissons une attaque en règle sur la libre pensée. Les modalités de cet assaut sont listées comme un ensemble d’obsessions (ordre, exactitude), de stratégies (ségrégation, marchandisation) ou de faiblesses (passivité, amnésie), le tout se conjuguant pour maintenir un statu quo peu enthousiasmant. Si Masure voit un objectif derrière ces manœuvres, il est moins explicitement formulé en termes politiques que dans les travaux de Feenberg, qui se revendique comme marxiste. Cependant le texte dépeint une inquiétante volonté de contrôle de l’innovation, de l’inventivité ou tout simplement de l’incertitude.

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Algorithmologie

La relation entre science et société devient de plus en plus passionnante à étudier, notamment grâce aux technologies qui font le lien entre les deux : internet, réseaux sociaux, médias en ligne, etc. Un texte de David Chavalarias sur lequel je devais travailler, intitulé La Société de la Recommandation, aborde l’impact des nouvelles modalités de recommandation entre consommateurs et nous montre comment appréhender le rôle crucial des algorithmes dans les transformations de nos sociétés. Il apparaît au fil de l’argumentation que la nature d’un algorithme de recommandation conditionne la diversification des goûts et donc des choix faits par les individus ; les producteurs de contenus sont très attentifs aux modes de consommation des individus, qui orientent le choix stratégique des algorithmes, avec des conséquences attendues sur les choix de consommation. Autant dire que cet article, qui illustre par ailleurs l’application des méthodes des systèmes complexes aux sciences sociales, soulève tout un ensemble de questions majeures pour les sociologues, autant sur leur objets de recherche que sur leur démarche scientifique même.

L’expression “algorithmes de recommandation” nous suggère deux terrains sur lesquels réfléchir. Je ne viens ni de la sociologie ni des mathématiques mais je suis en plein questionnement sur mes futurs thèmes de recherche et ce sont deux domaines qui me rendent curieux. La partie sociologique étant largement explorée dans le texte, j’ai progressivement recherché des informations sur la partie mathématique. Je me suis notamment demandé ce qu’est un algorithme et s’il pouvait m’intéresser dans le cadre de mes cours sur la science, la culture, la technique, la réflexivité, etc.

J’ai abordé l’écriture de ce texte presque comme un échauffement pour le mémoire : comprendre un sujet, le problématiser suivant un angle particulier, mobiliser des références récemment lues ou entendues. Voici donc un aperçu de ce qui se passe dans ma tête quand je lis un mot nouveau qui m’intéresse…

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Méta-exam

J’ai écrit le texte ci-dessous durant un examen qui portait sur les usages des techniques et notamment d’internet. La majeure partie était consacrée à une dissertation sur ce postulat d’Edgerton :

Le déterminisme technique est la thèse selon laquelle une société est déterminée par les techniques en usage. Elle est néanmoins absurde dans la mesure où elle suppose que l’innovation détermine le changement social.

Petite particularité : la dissertation était précédée d’un exercice de statistique sur une enquête Insee décrivant les usages TV/internet de la population française. Or lorsqu’on chauffe pendant une heure sur les statistiques avant de basculer sur la sociologie, ça laisse des traces… Le résultat, un texte très « méta », que je me suis beaucoup amusé à écrire et dans lequel le sujet est devenu l’examen lui-même.

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Design vs. design

Deuxième incursion dans l’univers du design, toujours à partir de la revue Graphisme en France, avec un article de Vivien Philizot sur les métamorphoses de la publicité. Les conflits autour de la publicité en ligne font couler beaucoup d’encre numérique : le Monde rapportait ce matin que 30% des internautes français sont équipés d’un bloqueur de publicité. C’est un sujet que je connais bien, étant moi-même pratiquant de ce ménage par le vide qui pousse le web à remettre en question son modèle économique. La lecture du texte de Philizot m’a fourni une nouvelle grille de lecture : celle du design, avec ses concepts bien particuliers. Le texte qui suit est une petite synthèse du conflit sur le blocage de la publicité et des idées qui peuvent en ressortir.

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Roll With The Times

Un essai en anglais  sur la question de la visibilité, rédigé en réaction au thème de la conférence de Charleston de cette année. Les sources traditionnelles d’information sont mises à mal par le Web : les bibliothèques disparaissent derrière les interfaces des bases de données et des moteurs de recherche, tandis que les éditeurs se font mordre les mollets par de nouveaux entrants qui misent sur l’économie de la réputation. À lire avec une tasse de Earl Grey et un dico bilingue.

The theme to this year’s Charleston Conference sounds universal but should hit especially close to home for all involved in scholarly communication. My training in health sciences and librarianship has driven me to the questions of discovery and access, which matter to librarians and publishers alike. And as web technologies transform the way we discover and access information, these traditional providers of knowledge are faced with a difficult challenge: they are slowly being pushed to the background and rendered invisible by new models and digital-native players.

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