Arthur Perret

Dr Jekyll & Mr TeX

17 décembre 2018

La fragmentation de notre présence éditoriale et le caractère souvent insatisfaisant des plateformes professionnelles conduit certains chercheurs à mettre en place un site à leur façon pour diffuser leurs travaux, ou au moins centraliser l’accès à leur production. C’est ce que j’ai entrepris, en faisant des choix qui me tiennent à cœur et que je souhaitais expliquer en quelques lignes.

Pourquoi un site web?

Par essence, le chercheur est dispersé : conférences, articles de revue, chapitres d’ouvrage, billets de blog, cours, gestion de projets, comités scientifiques ou éditoriaux, etc. C’est un métier qui implique une grande diversité de productions écrites ou orales. Ne serait-ce que pour unifier cet ensemble, garantir un point d’accès exhaustif, il est utile de disposer d’un portail faisant le lien vers tous les lieux de savoir numériques ou analogiques où nous travaillons.

À cela il faut ajouter l’importance du site personnel dans la construction d’une identité professionnelle, avec un vécu qui appartient souvent au registre intime. On en parle comme d’une maison, ou d’un corps : Marc Jajah par exemple fait un parallèle entre son blog et sa bibliothèque, lesquels forment pour lui un continuum vivant avec son propre corps. Paul Otlet serait d’accord pour dire que cette relation va plus loin que le simple prolongement « mobilier » d’une pensée distribuée dans des objets inanimés :

Le Livre Universel formé de tous les Livres, serait devenu très approximativement une annexe du Cerveau, substratum lui-même de la mémoire, mécanisme et instrument extérieur à l’esprit, mais si près de lui et si apte à son usage que ce serait vraiment une sorte d’organe annexe, appendice exodermique.Otlet, P. (1934). Traité de documentation, p. 428.

Pour ma part, je suis très attaché à l’acte d’édition et de publication. Jusqu’à présent, je me suis reposé sur l’offre logicielle existante et dominante. Mais à force de travailler sur des technologies plus ouvertes, plus pérennes et plus modulables, j’ai fini par sauter le pas suite à un triple déclencheur : une expérience frustrante sur Hypothèses (Wordpress); les conseils d’Antoine Fauchié, qui m’ont motivé à faire plus que simplement lire ses billetsVoir notamment son introduction aux générateurs de sites statiques dont il va être question ci-dessous. ; le style Edward Tufte et son implémentation dans une myriade d’environnements.

Intégrer le site à un workflow d’écriture

Il y a 4 ans, Antoine écrivait :

LaTeX s’apprend, Markdown se pratique, et Jekyll — une fois l’étape parfois délicate du paramétrage — s’utilise tout simplement.

La formulation tient toujours. Autant j’ai souffert sur LaTeX, autant Jekyll est une technologie très accessible et qui répond rapidement à des attentes telles que la légèreté, la modularité, l’intégration à un workflow proche du texte. Via Jake Zimmerman, qui a créé les ressources pour intégrer la CSS Tufte à un workflow Markdown > Pandoc > HTML, j’ai découvert des modèles de site pour les utilisateurs de JekyllJe vous encourage à consulter sa page Github avec les dépôts tufte-pandoc-css et tufte-pandoc-jekyll, ainsi que celle de Clay Harmon pour un autre tufte-jekyll. . Après un certain nombre d’heures de bidouillage, j’en ai tiré la version que vous consultez actuellement.

En février 2017, Jake écrivait :

. . . when writing we want:
an open document format (so that our writings are future proof)
to be using open source software (for considerations of privacy and cost)
to optimize for the “common case”
to be able to write for print and digital (PDFs, web pages, etc.)

Je continue à apprendre et apprécier LaTeX, mais il m’a fallu dépasser une phase d’adoration, puis une certaine désillusion, avant d’atteindre l’âge de raison : les besoins exposés ci-dessus nécessitent de repenser l’approche que nous avons vis-à-vis de la production de documents. Essayer d’articuler les différents « poids » de balisage (léger comme Markdown et lourd comme LaTeX) m’a fait réaliser que le choix de l’outil doit venir après les principes d’écriture. Or ceux-ci varient d’un type d’objet éditorial à l’autre, et comme je l’ai mentionné au tout début, le chercheur est dispersé : j’édite de courts billets linéaires, des articles remplis de figures, des documents de cours, etc. Je n’ai pas le même rapport au paragraphe, à la note de marge, à la liste ou au tableau selon le canal dans lequel s’engouffrera le document.

Ma pratique de l’édition multi-canal ne correspond donc pas à sortir tout ce que je veux d’un tuyau magique mais à créer des relations entre chaînes éditoriales pour faciliter la circulation du texte. Et pour cela, il m’a fallu décorréler langage et programme, en investissant les deux de façon distincte.

Sur ce point, Jekyll est très satisfaisant. Les substitutions automatiques permettent une très grande souplesse dans le passage d’une syntaxe à une autre, ce qui crucial pour le style Tufte : étant donné qu’il n’y a pas 2 implémentations identiques des notes de marge entre TeX (LaTeX), RMarkdown (RStudio), HTML (Tufte-CSS), Pandoc Markdown ou Liquid (Jekyll), l’automatisation des regex est la bienvenue. C’est un bénéfice du même ordre que le passage entre des slides Beamer ou Reveal via Pandoc.

Ce portail est hébergé sur Gitlab Pages. La mise en place est plutôt longue pour quelqu’un qui n’a aucune expérience du développement, mais la gestion des versions couplée au déploiement continu apporte plusieurs bénéfices en matière d’archivage ou de portabilité. Contrairement à un CMS utilisant une base de données, l’architecture technique est cohérente avec mes besoins.

What the font?

Pour finir, je souhaitais faire un commentaire sur la typographie.


Spécimen du Computer Modern.
Je cherchais une super-famille de polices avec laquelle je puisse avoir des atomes crochus à la fois sur le plan esthétique et conceptuel. In fine, j’ai opté pour le Computer Modern, la fonte emblématique de LaTeX. Elle est au programme de Donald Knuth ce que le Minion est aux logiciels Adobe : un non-choix, car c’est la police par défaut, mais aussi historiquement la moins mauvaise et objectivement la plus robuste. On est ici dans une philosophie assez Mac : non seulement it just works mais qui plus est it doesn’t suckIt doesn’t suck est le slogan de BBEdit, redoutable dinosaure de l’édition de code sur OS X. .

Cela étant dit, le panorama est différent aujourd’hui. Si les mathématiciens n’ont toujours pas trouvé un remplaçant parfait pour le Computer Modern, je n’ai pas la contrainte de devoir afficher des équations sur ce site et il existe maintenant de nombreuses et superbes familles, libres ou payantes. Les ressources de grande qualité que j’ai parcouruesJ’ai été impressionné notamment par les livres web de Richard Rutter, Donny Truong et Matthew Butterick. recommandent des options disons plus raisonnables que cette didone sans doute un peu prétentieuse, avec son contraste qui fait travailler les yeux, son italique extravagante et sa connotation « sciences exactes » désuète aux yeux de certains.

Mais j’ai fait ce choix malgré tout. C’est un compromis entre considération esthétique (l’italique, qu’on adore ou qu’on déteste, personnellement je l’adore), besoin pratique (la fonte contient tous les styles dont j’ai besoin, du serif, du sans et du mono) et conviction (LaTeX reste pour moi un modèle de respect envers le travail d’écriture et d’édition scientifique, cette fonte emblématique est donc plus qu’un clin d’œil).

Pour le reste, le savoureux débat (toujours en ligne) occasionné par la conversion du Computer Modern pour le Web synthétise, à mon humble avis, la plupart des positions sur les choix typographiques :

fidotron — I swear that a good amount of the TeX love is cargo culting, including any appreciation of Computer Modern, which is a seriously ugly typeface. It’s almost as if adopting it for the web is simply a grasp for mathematical credibility more than any real aesthetic consideration.
brennen — I think that most of what I appreciate about Computer Modern is that it sends the neighborhood font nerds into fits of white-hot rage every time I use it.

Remerciements

Je n’ai pas de conclusion, car il s’agit d’un billet de lancement. Voici donc pour finir deux remerciements : à Antoine, dont l’expertise et les pratiques me servent au quotidien, et sans qui ce portail n’aurait pas pu voir le jour tel quel; et à Éric, dont l’inoxydable site montre que les chercheurs affrontaient déjà ces problématiques durant les premières années du Web.

Dr Jekyll & Mr TeX - December 17, 2018 - Arthur Perret