Liberté, j’écris…

Ce petit article à vocation (presque) philosophique s’est écrit tout seul sous mes yeux ébahis après qu’on m’ait gentiment proposé de témoigner sur mon départ de Facebook. D’habitude, ça me prend bien six heures, sept brouillons et une théière remplie à ras bord. Je pense que ce n’est pas anodin : ce texte est probablement la réponse que j’attendais à une question que je ne m’étais pas encore posée. Jamais je ne prends autant plaisir à écrire que lorsque le sujet est justement l’écriture. Et jamais surprise n’est plus agréable que lorsque ce sujet fait soudain irruption dans un questionnement a priori complètement étranger et que je promenais jusque-là laborieusement d’articules en bafouilles, comme un grand vent d’ouest dispersant les dernières giboulées de mars.

On m’a proposé de témoigner sur ce fameux sujet des gens qui décident de quitter Facebook, or il y a déjà des quintillions d’articles sur le sujet et je viens à peine d’écrire un truc pas inoubliable qui en parle un petit peu. C’est au cœur de l’actualité, certains diront en raison d’un scandale mais il s’agit plutôt d’une vaste prise de conscience collective. Alors l’intérêt pour moi était de faire autre chose que la quintillio-unième redite qui vous serait tombée des mains au bout du deuxième paragraphe.

Je ne suis pas veilleur ou rédacteur Web. Je ne fais pas dans le panorama documenté. Ce n’est pas trop mon processus d’aller moissonner le cyberespace et de recracher une pluie de liens articulés par quelques phrases passe-partout dans un nombre optimisé de paragraphes sur lesquels j’aurais épinglé une brassée de mots-clés stratégiques pour projeter le tout en vitesse-lumière sur un nombre absurde de plateformes aux noms improbables. Je suis plutôt ni like, ni retweet. Je cultive la discrétion (certains diront l’obscurité) dans ma production numérique.

J’ai fait ce que le blog permet le mieux de faire. Je me suis mis à écrire.

J’écris pour moi, pour mes amis, pour mes connaissances proches. J’écris sur un ton que je soigne pour qu’il me soit vraiment personnel. J’écris sous un angle résolument subjectif. J’écris parce que j’aime ça et que j’ai du temps pour le faire (mon directeur de thèse qui lit de temps en temps ce blog risque de faire une descente chez moi pour me remettre à mes corrections de copies mais YOLO).

J’écris surtout parce que cela me conduit parfois à des épiphanies. Et concernant mon départ de Facebook – ce qui rend cet article un peu méta –, c’est précisément l’écriture qui au cœur de mon témoignage.

Tout le monde a une raison légèrement différente de quitter Facebook : par ennui, par saturation, par crainte, etc. Lorsque j’ai fait ce choix il y a un peu plus d’un an, c’était dans une démarche à la fois cohérente, provocatrice et un peu facile. Je m’explique.

Je suis un rêveur rationnel. Je me laisse en apparence porter nonchalamment par le cours des choses mais je prends généralement soin de cartographier le lit du fleuve avant d’aller me baigner. Je ne sais pas toujours où je vais, mais je sais précisément à quelle heure je prends le bus. J’aime bien quand tout est propre et bien rangé, parce qu’on peut alors s’en donner à cœur joie pour tout déranger (sans compter qu’on peut ensuite tout re-ranger, ce qui est le pied intégral). Je suis un intello qui défend bec et ongles son temps de cerveau humain disponible : mon bien le plus précieux, c’est ma tranquillité d’esprit, celle-là même qui m’a été léguée par des parents aimants et qui me permet de cultiver des formes multiples d’érudition futile, qu’il s’agissent de gammes musicales que je ne travaille pas, de contrepèteries que je garde pour moi tout seul ou de théories documentaires obscures. Bref, ça, pour ceux qui ne me connaîtraient pas, c’est moi.

Et dans cette logique, c’est pour faire du rangement que j’ai quitté Facebook, pour rationaliser. C’est aussi pour pratiquer mon jeu favori, le badinage artistique avec une touche de provoc’ dans les conversations entre amis (« Vous êtes encore sur ce machin ? »). Et comme je le disais, c’était plutôt facile : peu consommateur de ce service, bien entouré par un petit réseau de connaissances géographiquement proches et adeptes de plusieurs outils de communication, amateur de relations rares mais précieuses entretenues indépendamment des modes et des saisons, j’ai quitté Facebook sans craindre aucune conséquence désastreuse.

Voilà pour le contexte. Et donc ?

Et donc, bien sûr, il a quand même fallu poser des rustines à quelques endroits : recréer des conversations groupées sur des applications de messagerie, donner signe de vie par SMS pour éviter d’être oublié dans les invitations, investir d’autres canaux d’échange d’informations (presse, Twitter). Mais tout ça, c’est finalement très secondaire par rapport à l’écriture.

Je l’ai déjà dit (et écrit !), écrire décharge la mémoire et fait de la place pour les idées nouvelles. Écrire permet de voyager dans le temps et dans les raisonnements pour élargir sa perspective. Écrire permet de se faire du bien au cerveau, tout simplement.

Ce que j’ai découvert depuis que j’ai quitté Facebook et investi plus encore l’écriture à travers ce blog, c’est que cela permet de resserrer les connexions avec certaines personnes (famille, amis, connaissances) de manière étonnante, à la fois asymétrique et asynchrone mais pas superficielle : ce qui est écrit reste et peut donc être lu, analysé et discuté plus tard. Un même article rédigé à chaud va déclencher dans le temps des échanges à la densité et au rythme différents : une petite notification d’un ancien camarade de promo dans les heures qui suivent, une conversation au téléphone avec les parents trois jours plus tard, des messages via WhatsApp entre amis durant la semaine, une mention inattendue sur Twitter au bout de plusieurs mois, une discussion philosophique durant un repas de famille entretemps…

Le choix de l’écriture est un choix évidemment personnel : c’est le meilleur moyen que j’ai trouvé pour moi-même de me sentir aussi à l’aise dans la société que je l’étais déjà dans ma peau. C’est ma technique favorite pour tisser du sens entre mon quotidien, mes souvenirs, mes projets, les gens que je côtoie, des émotions, des réflexions. En choisissant l’écriture, j’ai poussé plus loin la logique qui est la mienne : descendre sous la croûte terrestre, entrer au cœur de l’atome, trancher plus près de l’os. J’ai remis en page mon existence en me concentrant sur la sémantique. J’ai rationalisé mon rapport au monde via l’interface la plus fine et la plus dense possible : l’écriture, qui vit avec, à travers et au-delà du langage ; l’écriture, qui me permet de concevoir simultanément le très lointain et le très intime ; l’écriture, qui permet d’exister en société à mon propre rythme.

Il est là, tout l’enjeu de la déconnexion. En vous débranchant, vous vivez un instant unique : en suspension dans un moment d’incertitude, entre euphorie et angoisse, l’esprit est en capacité de franchir des paliers inédits. Quitter Facebook, comme n’importe quel changement important de notre comportement social, est une opportunité métaphysique. Le meilleur moyen de donner du sens à ce changement est justement de se poser la question du sens : la question de ce que l’on est, de comment on pense, de comment on agit. Il faut affronter la question de son amour-propre, de sa moralité, de sa subjectivité, de sa responsabilité. Il faut se secouer et assumer les retombées, quelles qu’elles soient. Il faut tout mettre sur la table, que l’on soit du genre à en débattre avec la Terre entière ou bien à en faire une lente introspection.

Mais avant tout s’il faut se déconnecter, c’est pour se reconnecter selon ses propres termes. Ce n’est pas vraiment un redémarrage, une mise à jour ou une installation à partir de zéro. C’est une reconfiguration et une revendication. En quittant Facebook, j’ai réclamé mon droit à paramétrer ma vie sociale.

Il s’agit bien de ne pas nier l’importance de ce qui est en jeu : Facebook, c’est toute la vie sociale de beaucoup d’entre nous, avec ce que cela implique d’interactions, de prises de positions, de mémoire individuelle et collective. Or ce site semble faire émerger au fil du temps une concrétisation complètement absurde de notre graphe social : un espace qui ne nous permet plus de construire du sens et de nous orienter librement, un espace dans lequel nous perdons encore plus qu’ailleurs le contrôle sur notre rapport au monde. C’est précisément parce que tout cela est en jeu que la question du sens devient progressivement incontournable et le choix (partir ou rester) de plus en plus pressant.

Pour moi, l’enjeu dans la vie n’est pas de faire les bons ou les mauvais choix : libre à soi de se tromper, libre à soi de faire des changements radicaux ou des ravalements de façade. Libre à soi de décider qu’en fin de compte, on préfère quitter Facebook définitivement ou bien d’y rester en ajustant sa présence : l’essentiel est d’avoir perçu l’importance de cette question et la nécessité d’y apporter une réponse authentiquement personnelle. Je peux avoir une opinion sur ce choix. Je peux avoir le projet de vous faire réfléchir, voire d’essayer de vous convaincre. Mais libre à vous de me suivre, de m’ignorer ou même d’inventer un autre choix.

Libre dans tous les cas, c’est bien la seule chose qui compte. Bon ou mauvais, il n’y a de sens qu’en liberté.

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2 réflexions sur “Liberté, j’écris…”

  1. Tu vas rire. Je n’ai jamais été « facebooké » et ton article ne trouve peut-être pas beaucoup d’écho en moi. (pas en ce qui concerne son volet sur l’écriture, en revanche) Mais il m’a mis un sérieux doute, pire, une envie… Je suis désormais tenté par l’expérience afin d’éprouver ensuite (ou pas ?!) la lumineuse épiphanie (merci de m’avoir fait redécouvrir ce joli mot) du caractère aliénant et toxique de la chose et la joie d’opérer alors une tabula rasa sociale.

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