Dégâts fameux

Allez hop, fini l’enseignement supérieur : je me reconvertis dans le consulting en transition digitale pour GAFAM mal famés, en bon petit gars familier de cette méga famille. Oui, je le sens bien : en voyant les différentes étapes du scandale Facebook/Cambridge Analytica s’enchaîner ces derniers jours, j’ai d’abord dû relire mon article de début février en me pinçant pour vérifier que j’étais dans la bonne timeline, comme disent les amateurs de multivers. Puis je me suis dit qu’il était temps de déposer un dossier pour les Nostradamus d’or 2018 : il y a désormais un hashtag #DeleteFacebook qui tourne sur les différents réseaux sociaux et qui est beaucoup utilisé par des gens qui ont supprimé leur compte et le font savoir, ce qui correspond exactement au phénomène de mise en scène complètement paradoxal dont je parlais, le fait de se déconnecter à un endroit pour aussitôt se reconnecter bruyamment ailleurs.

Ceci dit, je commentais la chose sur un ton sarcastique et je suis assez content de voir que mes observations ne sont pas à côté de la plaque mais en vérité ça m’inquiète un peu.

Donc j’en remets une couche.

Certes, on a besoin d’espaces en ligne pour échanger en société, surtout sur ces questions d’actualité ; certes, il serait difficile de continuer à débattre en quittant tous en même temps Facebook, Twitter et Instagram (quoique… on pourrait toujours migrer collectivement sur Mastodon). Mais j’ai le sentiment que beaucoup de gens n’ont pas réalisé l’ampleur du problème, c’est-à-dire le fait que les travers de Facebook traversent les différentes plateformes qui se partagent l’essentiel de nos connexions. J’ai l’impression que les personnes qui #DeleteFacebook zappent le fait que ce n’est pas le seul site dont le modèle économique repose sur une exploitation abusive des données de ses utilisateurs. Est-ce seulement une impression ? Il y a de bonnes raisons de suspendre ou supprimer son compte Facebook mais ces raisons s’appliquent à la plupart des réseaux sociaux ; basculer chez la concurrence sans repenser ses pratiques n’est pas forcément un moyen de reprendre le contrôle de sa présence en ligne.

Une partie du problème réside dans les multiples niveaux de confusion qui entourent les géants du Web. Les logiques qui les sous-tendent sont complémentaires mais pas identiques, car ils n’exploitent pas tous la même facette de notre rapport à l’information : certains services fonctionnent avant tout sur la reconnaissance et l’interprétation, tandis que d’autres misent presque tout sur notre tendance à partager (les documentalistes auront reconnu le vu/lu/su que l’on doit à une référence en info-com, référence que j’ai donnée à lire à mes étudiants). Bon, c’est peut-être un poil conceptuel mais l’essentiel c’est qu’en pratique, tout le monde perçoit qu’il y a une différence entre un moteur de recherche comme Google, qui est une sorte de gros système documentaire sophistiqué dans le prolongement de la bibliothèque classique, et Facebook, qui tient plutôt de la place publique connectée, un genre de forum sur lequel on placarde des affiches à propos desquelles on s’engueule joyeusement. Et cela conduit effectivement à des usages assez distincts.

Le souci, c’est que ces différences de logiques profondes s’ajoutent aux différences de surface (interface, logo, slogans, communautés), faisant qu’on tend à voir ces plateformes comme des univers complètement distincts les uns des autres, alors qu’elles ont énormément de points communs sur les sujets essentiels. Quitter Facebook parce que vous estimez que la sécurité de vos données est compromise, c’est bien. Tripler votre utilisation de Twitter pour compenser, c’est irréfléchi : est-ce que vous pouvez mieux contrôler l’utilisation de vos données sur Twitter ? Pas sûr. Il y a une vraie confusion entre ce qui permet de distinguer les différentes plateformes – le vernis qui n’a pas grande conséquence en matière d’enjeux politiques – et ce qui les rapproche, c’est-à-dire tout le problème qui agite le débat public ces jours-ci : une dérive à échelle industrielle dont les conséquences difficiles à résumer en une phrase, tant elles se déploient loin dans nos vies.

À cela viennent s’ajouter des confusions encore plus grosses sur la différence entre Internet, Web et plateformes, comme par exemple dans la bouche de personnes invitées à causer du sujet sur des ondes nationalement diffusées (ce qui m’a fait tweeter d’indignation). Quand on entend un soi-disant professionnel du secteur faire l’amalgame entre un réseau mondialisé de câbles et les services proposés par un site Web, entre une encyclopédie collaborative ouverte à but non lucratif et une entreprise américaine championne de l’évasion fiscale, entre une association militant en faveur d’un Web libre et le département judiciaire d’Apple, on se dit qu’une bonne partie de la population en est probablement toujours à penser, comme l’agent Scully, qu’il faut appeler Internet quand on veut une information.

Pour employer l’expression d’une autre référence en info-com, on a un sérieux problème d’impensé informatique (référence que je n’ai pas donnée à lire à mes étudiants, de peur qu’ils ne fassent un claquage de synapse). Et c’est bien ça qui me fait douter que les dégâts subis par Facebook cette semaine ne se propagent pas comme ils le devraient à l’ensemble des GAFAM.

En fait, je cause, je cause mais l’histoire de Facebook n’est pas le sujet qui me préoccupait le plus cette semaine. Je suis déjà passé à l’étape suivante, c’est-à-dire compenser en triplant son utilisation de Twitter .

Non, le vrai sujet, c’est la relation entre ces fameux géants du Web et les médias. Relation de survie pour une presse mal en point et relation toxique pour une société désinformée. Dépendance du 4e pouvoir vis-à-vis des tenants du pouvoir numérique. On ne le dit pas assez mais Google et Facebook tiennent la plupart des groupes de presse français par les cojones à cause de leur centralisation de la consommation d’actualités.

Le vrai sujet qui m’a fait bondir cette semaine, c’est le partenariat commercial qui lie Google à plusieurs médias français et qui permettra bientôt aux abonnés des sites correspondants de gérer toutes leurs souscriptions via une plateforme unique. C’est un système génial que j’ai découvert il y a quelques mois via La Presse Libre, plateforme qui permet de se goinfrer de contenus produits par des médias indépendants sans jongler avec les formulaires d’abonnement. Eh bien pas folle la guêpe : Google va faire exactement pareil avec quelques titres pour commencer et peut-être tous demain, exception faite j’imagine de la partie qui consiste à renforcer l’indépendance des journalistes, la pluralité des points de vue et la qualité de l’information.

Plus que jamais, la relation commerciale entre les GAFAM et les autres entreprises est complètement déséquilibrée, ce qui permet aux premiers de se rendre progressivement indispensables aux seconds. On pourrait étendre le problème aux institutions : est-ce normal de voir les conditions d’enseignement systématiquement dégradées dans les universités tandis qu’on déroule le tapis rouge aux formations privées dispensées par Microsoft ou Google ? Le fond de l’air m’effraie mais je m’arrête de suite, parce qu’on rentrerait dans une liste de doléances potentiellement interminable.

Or ce qu’il faut maintenant, c’est agir : au niveau global, ça démarre doucement mais sûrement avec une série de dispositions européennes prometteuses (protection des données, taxations, amendes, actions groupées) ; au niveau individuel, #DeleteFacebook c’est aussi un début mais le mieux, ce serait de se passer les bons tuyaux sur les alternatives aux géants du Web. Car elles existent, elles se multiplient, il faut juste les trouver.

Elles sont un peu à la marge, ou plutôt aux franges de l’oligopole : des réseaux sociaux décentralisés, des producteurs de contenus autonomes, des sociétés de services implantées localement, des associations qui diffusent des logiciels libres, des communautés qui pratiquent les données ouvertes… Ça fourmille de propositions intéressantes, de trucs gratuits ou payants, de pratiques nouvelles, d’espaces à construire, comme autant de bourgeons pour un printemps numérique. En plus, la barrière à l’entrée diminue d’année en année au fur et à mesure que les partisans renfermés d’une informatique hostile au pékin lambda disparaissent au profit de gens qui préfèrent faire de jolies interfaces pour toucher de nouveaux utilisateurs. Oui, le Web des franges c’est de plus en plus sexy et c’est pas plus mal ; la vulgarisation, ça n’est pas que pour la recherche scientifique, ça vaut aussi pour les logiciels.

Tout cela forme un paysage de plus en plus concret pour ceux qui désespèrent de pouvoir un jour changer de décor. Alors c’est le bon moment pour quitter l’atmosphère viciée des intérieurs étriqués de la maison GAFAM et aller faire un tour ailleurs. Essayer d’autres applications, d’autres réseaux, d’autres logiciels, voir du pays et respirer un grand bol d’air frais.

Après tout, c’est le printemps.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s