Le blues du somnambule

Ré(d)action #3 : Nessun dorma!

Je réfléchissais aux sables mouvants qui engouffrent nos vies numériques quand j’ai vu passer un énième article dithyrambique sur le courage visionnaire d’un rat quittant le navire Facebook en dénonçant sa dérive après l’avoir bâti, mis à l’eau et entretenu son moteur pendant des années. Passablement énervé, j’ai écrit ces quelques lignes. Ce n’est pas juste une exaspération à évacuer : je pense avoir mis le doigt sur un truc. Mais ne me croyez pas sur parole, lisez donc.

On commence à voir se multiplier les témoignages de personnes ayant décidé de quitter tel ou tel réseau social, voire plusieurs plateformes d’un coup. La raison invoquée est presque toujours la même : une lassitude qui ne date pas d’hier mais qui s’est installée bien avant la décision de débrancher. Vacuité des contenus, violence des propos, opacité de la technique… mises bout à bout, ces différentes sources de déplaisir ont fini par casser une mécanique pourtant bien huilée, la captation de notre attention.

Alors certes, ce diagnostic n’est pas nouveau. Il se fait juste plus bruyant et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, les architectes de ces sites n’hésitent plus à virer leur cuti et à exhiber leur honte à tous les passants, à grand renfort d’interviews tire-larmes sur le mode du « Si j’aurais su j’aurais pas codé » et de professions de foi néo-technophobes (il n’y a qu’à voir le nombre de personnalités de la Silicon Valley qui avouent maintenir leurs enfants à bonne distance des machines et services dont ils abreuvent le reste de la planète). On a tous vu passer l’info sur ce fondateur de Facebook qui dit avoir contribué à détruire le tissu social. Mieux vaut tard que jamais, hein ?

Ensuite, il y a les citoyens lambda qui s’en vont et prennent bien soin de claquer fortement la porte. C’est devenu tendance de lâcher bruyamment « Alors moi, Facebook et toutes ces conneries, c’est fini » entre la poire et le fromage – je suis bien placé pour le savoir, j’ai fait exactement cela en décembre 2016. Mais il y aussi ceux qui quittent la baraque et vont sonner chez le voisin, comme ces schizophrènes qui racontent leur départ de Snapchat en écrivant un article sur Medium sans craindre de conclure par un « N’hésitez pas à liker/retweeter/applaudir/partager ce texte ! ». Quand on retombe dans la mise en scène en faisant une soi-disant critique de sa propre mise en scène, on est un sérieux candidat pour ouvrir les Estivales de l’hypocrisie. À moins que ça ne soit une extension de cette obsession pour le fitness et les nutriments rares qui pousse les gens à se vanter de leur détox numérique comme ils se rengorgent de leurs lavements au distillat de yuzu…

Enfin et surtout, la presse a reniflé l’odeur du sang. Depuis quelques mois, les difficultés des plateformes et de Facebook en particulier font l’objet d’un traitement appuyé. L’algorithme du géant bleu les privant d’une partie de leur trafic en ligne et donc de leurs revenus, les groupes de presse n’ont pas d’autre choix que de coopérer avec le diable ou bien réinventer leur modèle économique. Et comme tous n’ont pas l’audace d’opter pour la solution difficile, ils capitulent et se contentent d’exorciser leur frustration en entretenant le bad buzz sur la mauvaise réputation grandissante des GAFA, leurs ratés, leurs travers, l’hémorragie d’utilisateurs, la perspective d’un démantèlement par les pouvoirs publics… on peut rêver (mais on peut aussi lire une ré(d)action précédente et de façon générale le blog Affordance).

***

En fait, ce qui m’intéresse le plus là-dedans c’est le deuxième point : le pourquoi du comment de ce ras-le-bol des gens vis-à-vis des réseaux sociaux. Qu’est-ce qui a changé dans les usages ? Qu’est-ce qui a permis à cette lassitude de sourdre jusqu’à noyer complètement l’utilisateur dans une mare d’indifférence, de frustration et de mécontentement ?

Je ne parle pas de ceux qui ont pris leur jambes à leur cou après avoir réalisé que l’application Facebook accédait au micro de leur téléphone Android pour moissonner des mots-clés dans leurs conversations domestiques afin de leur proposer des pubs appropriées. Ni de ceux qui ont testé la déconnexion par curiosité pour en faire le récit une fois revenus.

Non, je parle de ceux qui, un jour, se sont retrouvés si désengagés, si peu investis, si éteints en fixant bêtement l’écran de leur téléphone que pendant un bref instant leur cerveau s’est retrouvé libre de subir un électrochoc réflexif, une expérience extra-corporelle, un pur moment aware à la JCVD : quelques secondes suspendues pendant lesquelles la question « À quoi bon ? » s’ouvre et se referme toute seule avec fulgurance, un point de bascule durant lequel le doigt se dirige tout seul vers le bouton off. Ce moment où l’on se dit enfin : « La minute qui vient de s’écouler était la plus désespérément vaine, fade et insatisfaisante de toute mon existence. Plus jamais. »

Le pourquoi du comment ? J’ai ma petite idée. J’ai même une hypothèse solide. Il y a un point commun à toutes ces interfaces dans lesquelles le regard vient se perdre tandis que le pouce étale un peu plus une mince couche de gras sur le même centimètre carré de surface tactile dans un va-et-vient abrutissant. Le point commun, c’est qu’on n’en sort pas. Littéralement.

Voici ma représentation préférée du Web : un simple plan que chaque site vient creuser en fonction de son poids dans le trafic des internautes. Au centre, on reconnaît la galaxie Google (avec YouTube, Gmail, Blogspot…) ; au fond, Facebook et ses précieuses acquisitions (Instagram, WhatsApp), ainsi qu’Amazon et Microsoft.

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Le potentiel allégorique de cette image créée par la chercheuse et designer Louise Drulhe est énorme : si vous vous baladez sur cette plaine, vous glissez périodiquement dans des puits plus ou moins profonds et vous finissez forcément par tomber dans un trou aux pentes si raides que s’en extraire relève de l’exploit. La trouvaille est géniale, parce que cela représente exactement le principe vers lequel tendent les plus gros sites Web. Par exemple, les applications mobile de Facebook, Instagram ou Reddit sont blindées de petits boutons avec lesquels jouer qui nous détournent des liens ; elles possèdent leur propre navigateur Web intégré pour vous inciter à ne jamais quitter l’application. Autre exemple, Google Actualités, qui absorbe et recrache les articles de presse sous une forme ultra-légère et pré-formatée pour éviter que le lecteur se rende sur les sites qui les produisent et risque alors de ne pas revenir. Et puis bien sûr Twitter, qui a dégénéré en invectives hystériques sous des liens que les gens ne cliquent plus, trop occupés qu’ils sont à les commenter.

En somme, voilà la mécanique de ces plateformes : elles s’accaparent toute notre attention, toutes les interactions, toute l’information. Elles prétendent nous suffire mais en vérité, elles nous suffoquent. Ce qui m’avait fait quitter Facebook, c’était la volonté de ce réseau de devenir un portail exhaustif pour toute information : les amis, les actualités, les évènements privés comme publics, les communautés professionnelles, les produits culturels… Ce qui fait qu’on n’interagit plus qu’avec un seul site, une seule fenêtre, un seul fil déroulant ininterrompu. Le pouce qui fait défiler l’écran mime la course du hamster dans sa roue. L’interface devient une cage dont on ne peut plus s’échapper. C’est carrément la mort du Web.

Bien amochée par l’hégémonie de Google et son moteur de recherche qui vous enferme dans une fraction ultra-orientée des résultats potentiels, la sérendipité reste possible dès lors que vous osez la sortie de route. C’est une musique qui fait penser à une autre et que l’on va écouter sur YouTube. C’est la page Wikipédia d’un artiste qui renvoie vers un site spécialisé. C’est l’information manquante que l’on saisit dans la barre de recherche en espérant dénicher quelque chose. Le blog d’un pékin lambda qui donne la réponse tout en offrant une bonne tranche de rigolade et de nouvelles questions. Et au détour de ces chemins de traverse, vous réalisez soudain que vous ne savez plus ni où vous êtes, ni ce que vous cherchiez au départ.

C’est le miracle de l’hypertexte, lequel représente simplement le renouvellement perpétuel de nos explorations dans le monde des connaissances. C’est une plongée dans l’épaisseur des écrits, cette même épaisseur qui a donné au livre son nom de volumen et s’étend désormais dans toutes les directions. Ce sont ces sauts de puce accélérés entre phrases, pages et chapitres, entre bouquins, bibliothèques et continents. L’idée du Web, c’est de pouvoir circuler et découvrir des choses, pas végéter dans un berceau barré de tous les côtés et au-dessus duquel on a suspendu un mobile qui régurgite la même comptine hypnotisante toutes les 45 secondes ou bien à chaque fois qu’on lui met une petite pichenette. Avant, on se plaignait que la télé abrutisse le spectateur assis devant son poste ; je ne sais pas si ça arrange beaucoup les choses de fabriquer une génération de somnambules téléguidés.

Je n’ai pas grand-chose de plus à en dire sans verser dans la râlerie incohérente, alors je m’arrête ici. Simplement, la prochaine fois que vous allez sur l’un de vos réseaux sociaux habituels, faites cette petite expérience : demandez-vous ce que vous venez y chercher, si vous découvrez des choses nouvelles, si vous vous sentez mieux après et si vous auriez pu faire sans. La dernière fois que je me suis posé ces questions, j’ai quitté Facebook. Et puis je suis allé écrire un article de blog pour m’auto-congratuler, mais ça, c’est une autre histoire.

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3 réflexions sur “Le blues du somnambule”

  1. Beau blog. un plaisir de venir flâner sur vos pages. une belle découverte. un blog très intéressant. je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon blog. au plaisir

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