Bulle en tête

[Modif : on m’a fait remarquer que le sujet que j’abordais en début d’article aurait mérité un traitement différent, plus fin. Je l’ai enlevé, j’en reparlerai peut-être à l’occasion. La bonne nouvelle, c’est que le reste du texte tient quand même la route.]

J’ai déterré par sérendipité une phrase merveilleuse quelque part sur le Web. Le 24 mars 2000, Bernard Pivot piège Dominique Rolin et Philippe Sollers sur le plateau de Bouillon de culture en révélant au public ce qui était connu dans tout le milieu littéraire, à savoir leur histoire d’amour secrète, une liaison magnifique que les deux avaient laissé plus ou moins discrètement transparaître dans leurs livres. Dominique Rolin (qui, précisons-le du fait de l’ambiguïté du prénom, est une femme) ne sait comment répondre mais Sollers garde son calme et prononce entre autres cette très belle phrase :

Il faut défendre la vie qu’on mène du moment qu’on est vivant.

Et bon sang, il a raison. Mais ça n’est pas toujours évident.

La couleur de ma peau est une question que j’ai sentie grandir dans ma tête comme une boule de malaise et d’inquiétude. Pendant un long moment, je ne savais pas du tout comment l’aborder. Notez qu’en la traitant enfin à l’écrit, je ne revendique rien du tout : le recours à la peinture et à la musique était une manière de transpercer le sujet et me réfugier dans un environnement plus familier, porteur d’espoir. C’est une forme d’esquive qui m’est vraiment propre : quand j’étais gamin, on me disait gentiment « Sors de ta bulle ! » et aujourd’hui j’y retourne autant que possible à travers l’écriture ou la musique. Je me fonds la plupart du temps dans les pensées et les sensations ; pour le reste, je me laisse porter par les tourbillonnements d’un environnement toujours en action. C’est pourquoi j’adore rencontrer des gens : ils donnent de nouvelles impulsions à ma vie, ce que je ne fais pas toujours spontanément.

Parfois, l’impulsion prend la forme d’une tarte dans la gueule. Beaucoup de gens considèrent qu’une bulle est en réalité un privilège qui doit être crevé avec une pique bien placée : bourgeois, carniste, souchien, cis ou neurotypique, ces mots utilisés de façon critique et qui cherchent à nous interpeller sur une caractéristique personnelle pour nous faire réfléchir sur une inégalité sociale. Ils suscitent souvent l’incompréhension, le malaise et même la colère chez ceux qui en sont la cible, car ils créent une dissonance avec la perception positive qu’ils ont d’eux-mêmes. Mais ils ont leur importance, car la bulle est percée et après un certain temps d’ajustement, nous finissons soit par assumer le privilège, soit par chercher à le corriger. Pour moi, c’est un progrès.

Ceci dit, chaque fois que ça m’est arrivé je l’ai assez mal vécu, parce que cela crée une tension incroyable entre ma soif de connaissances et mon besoin de rester en retrait dans ma bulle. C’est cette tension qui existe entre les deux premières dimensions du savoir documentaire (formelle et intellectuelle) et la troisième (sociale), entre érudition et rhétorique, entre chercheur et prof. Évidemment que je veux savoir quelles questions se cachent derrière les mots de carniste ou de neurotypique. Mais cela m’entraîne alors sur le terrain des enjeux sociaux, de l’implication et des actes, hors de ma zone de confort et loin de mon tempérament bulleux.

Des années après avoir entendu pour la première fois « L’artiste dégagé » de Desproges, je l’ai réécouté attentivement en préparant ce billet ; j’ai ri à nouveau, bien sûr mais pour la première fois, je me suis aussi senti un peu plus proche de mon idole et de ses angoisses dissoutes dans l’écriture et les grands vins. Je préfère me moquer moi-même de mon individualisme plutôt que laisser ça aux autres et je crois que c’est infiniment desprogien.

Je me connais mieux aujourd’hui à 25 qu’à 15, 18 ou 20 ans et je peux donc d’autant mieux me défendre. Cela signifie revendiquer certaines choses avec fierté et admettre qu’il y a encore beaucoup de boulot. Je vis en partie dans une bulle, parce que je suis plutôt intellectuel et solitaire mais je respire d’autant mieux que des personnes me sortent régulièrement de cette bulle pour mon plus grand plaisir. C’est le meilleur moment pour attraper de nouvelles idées et sensations qui deviendront autant de mots et de notes à faire résonner. Quand je ressens une tension, je joue ou bien j’écris (récemment, j’ai commencé à donner des cours et c’est tout aussi efficace dans un registre très différent) ; le tourbillon de la vie s’occupe du reste.

On verra dans 25 ans si ça tient toujours…

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