Un jour, le Web disparaîtra

Un jour, le Web disparaîtra.

À titre de philosophie personnelle, je pense que chaque être humain fait l’expérience de quelques rares paliers de connaissance durant sa vie, des moments de réalisation soudaine qui débloquent une nouvelle vision du monde. Ce sont ces instants après le premier baiser durant lesquels on comprend d’un coup les motivations derrière une grande partie des interactions humaines. C’est le premier animal mort que l’on voit enfant, expérience intuitive de l’entropie qui nous mènera nous-même un jour au tombeau. C’est le jour où l’on réalise que la Lune est en trois dimensions. Parmi ces moments, certains sont universellement partagés, d’autres sont relatifs à une trajectoire individuelle. Par exemple, le coup de la Lune m’est venu très, très tard.

Cette semaine, j’ai réalisé que le Web disparaîtrait un jour.

Épiphanie ? Illumination ? Révélation ? Des siècles de chrétienté ont laissé dans le vocabulaire français un certain nombre de mots qui peuvent décrire la prise de conscience avec une touche de spiritualité. Pirouette érudite oblige, je préfère le mot diagnose, que je suis allé piocher dans mon dictionnaire en ligne préféré – malgré son encodage archaïque qui transforme les accents en points d’interrogation dans certains navigateurs –, le Trésor de la Langue Française Informatisé (TLFI pour les intimes) :

DIAGNOSE, subst. fém. B.— P. métaph. Prononc. : [djagno:z]. Empr. au gr. proprement « action de discerner » spéc. terme de méd. « diagnose, diagnostic ». Fréq. abs. littér. : 2.

Limpide, non ?

Bon, c’est vrai que la plupart des dictionnaires demandent un peu de déchiffrage. Le TLFI nous dit qu’une diagnose, au troisième sens du terme (par métaphore), est un emprunt au grec qui s’emploie pour désigner une « action de discerner », spécifiquement en médecine, avec de rares occurrences dans la littérature.

C’est l’étymologie du mot qui m’a conduit ici : si on le coupe en deux cela donne dia- pour « à travers » et -gnose pour « connaissance ». Exactement la sensation de franchissement que je cherche à décrire lorsque nous accumulons suffisamment de savoirs ou bien que nous faisons une expérience unique menant à une réalisation intense qui change à jamais notre regard sur les choses. Comme le fait de regarder la Lune et voir une boule de pierre. Ou le Web comme un château de cartes, une bibliothèque éphémère.

***

Petit aparté : ces abréviations de dictionnaire ne semblent plus si opaques une fois transformées en une phrase normale, si ? Il suffit d’avoir la table des abréviations en question, une sorte de dico pour le dico et c’est tout de suite plus clair.

Cela m’a rappelé une expérience que j’ai faite en master : traduire littéralement du code, mettre côte à côte quelques lignes de programme informatique et une traduction mot à mot des instructions que celui-ci contient. C’était il y a deux ans mais la page Web est toujours active.

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À gauche, le code ; à droite, la traduction volontairement littéraire. Si vous avez du temps de cerveau disponible pour faire des nœuds avec, ne le perdez pas à lire la page en question, le contenu du texte lui-même n’a quasiment aucun intérêt (sauf si vous voulez vraiment savoir comment les scientifiques encodent leurs normes bibliographiques, auquel cas faites-vous plaisir) ; lisez plutôt la réflexion que j’en avais tirée à l’époque.

En deux mots, on se rend compte avec une telle expérience que le code, c’est bien du chinois, pas au sens d’une obscure cryptographie pour informaticien des cavernes mais d’un vrai langage, qu’il suffit de traduire pour se rendre compte qu’il est très simple. Quand on sait lire le code, on a plus de clés pour vraiment prendre en main les outils informatiques, pas simplement vivoter en consommateurs bridés sur des applications aux effets discutables sur notre créativité et nos aptitudes sociales. Pour faire des individus libres, il faut qu’ils soient informés et capables. Pour moi, c’est un gros enjeu d’éducation, en particulier pour le jour où le Web se désagrègera et qu’il faudra ramasser tous les petits morceaux de code éparpillés sur la planète.

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Le Web disparaîtra un jour. Cette phrase me trotte dans la tête depuis un mois.

Au début, je n’ai pas forcément identifié cela comme une diagnose. La dernière que j’avais vécue était plutôt joyeuse. Après avoir passé des semaines à travailler sur la typographie, j’ai réalisé soudain en lisant un panneau dans le métro que je percevais les lettres comme ayant été conçues, je comprenais leur place dans le monde, leur rôle vis-à-vis des mots, leur subtil équilibre de fonctionnalité et d’esthétique. La première fois que j’ai reconnu une police dans un générique de film, j’ai poussé un cri d’excitation.

Pour le Web, c’est une autre histoire. En décembre, j’écoutais une super émission dans laquelle Pablo Servigne expliquait la façon dont il modélise avec ses collègues l’effondrement des civilisations, dont la nôtre. Pour une mise en bouche de 3 minutes, allez voir cette vidéo. Sa réflexion est liée à l’état de nos réserves en énergie et notamment le pic pétrolier : nous n’avons déjà plus les ressources pour maintenir la croissance industrielle et économique que nous avons connue jusqu’ici. Bientôt, les voitures autonomes et les maisons connectées retourneront pour la plupart des gens dans le domaine de la science-fiction car il n’y aura plus assez d’électricité pour faire tourner à la fois les objets de confort futuristes et les machines qui répondent à nos besoins vitaux. Il faudra faire un choix : manger ou tweeter.

Est-ce loin ? Pas du tout : Servigne dit qu’il a des risques de connaître un effondrement de son vivant, ce qui implique que j’ai la quasi-certitude d’en vivre un du mien. À moins de l’anticiper par une transition.

« La transition, c’est l’histoire d’un grand débranchement. »

Manger ou tweeter, le choix en est-t-il vraiment un ? Si je me réfère à mes connaissances sur l’histoire des bibliothèques, le prognostic n’est pas forcément favorable à Internet : faute d’anticiper les choses, il arrivera un jour qu’une poignée de personnes prendront le pouvoir et des décisions radicales, notamment celui de couper les câbles d’un coup sec. Finkielkraut, par exemple, qui avait promis de tout débrancher dans une chronique surréaliste remixée avec génie par Mozinor. Après plusieurs années passées à étudier l’information dans ses diverses formes – phrase, liste, tableau, rouleau, livre, bibliothèque, Web –, je sais que le savoir crame régulièrement et que la toile consomme beaucoup d’énergie, trop pour croître sans limites. Il faudra donc fatalement débrancher des choses, que ce soit calmement ou bien secoué d’hystérie réactionnaire.

Et donc cette réalisation soudaine : un jour, de mon vivant sans doute, il n’y aura plus de Web. La diagnose m’a frappé cette semaine après un mois de gestation et je n’arrive plus à penser à autre chose.

Mes lectures de janvier ont accéléré ma prise de conscience. D’abord Bug d’Enki Bilal, avec la vision dérangeante de ces jeunes personnages incapables de se regarder dans les yeux quand tout s’éteint après plusieurs générations d’exposition constante aux écrans. Et puis ce Neuromancien dont on m’avait tant parlé, avec les affres de son héros drogué au cyberspace, que le monde réel répugne. Je me promène dans Bordeaux, je regarde les gens qui passent et je me demande ce qui va advenir de cette société pleine d’énergie et de contradictions, tous ces enfants qui sont devenus majeurs en 2018, tous ces jeunes qui ont adossé leur auto-entrepreneuriat à des boîtes du numérique, tous ces aventuriers qui font chauffer les serveurs d’Instagram et de Google Maps, tous ces étudiants qui pompent leur disserte sur Wikipédia, tous ces orateurs brillants hébergés par YouTube, tous ces créateurs qui vivent du financement participatif, tous ces chercheurs qui écrivent ensemble à deux continents d’écart…

Quand on n’aura plus le choix et qu’il faudra cramer la biblio-tour de Babel-exandrie, se déconnecter pour affronter la réalité d’une planète surpeuplée et surpolluée, qu’adviendra-t-il de nous ?

On se dira, j’espère, qu’il y a des futurs qui n’appartiennent pas à l’âge de pierre, qu’il n’est pas écrit que nous devions régresser face à l’adversité. On arrivera peut-être à décroître dans notre sphère info-communicationnelle comme dans notre agriculture et notre commerce. On ralentira sans doute, on déglobalisera forcément. On se rendra compte que d’une Toile mondiale, il est possible de faire des Toiles locales. On fera des Mundaneum régionaux pour héberger des instances de Wikipédia. La diffusion de l’information redeviendra une affaire de coopération entre territoires. Les panneaux publicitaires seront reconvertis en affichage sauvage et on réintroduira les pigeons voyageurs. On recopiera à l’encre électronique des textes entendus dans des récepteurs sans écran. On voyagera en lisant des livres venus de très loin dans des caisses transportées pendant des semaines. La vie sera probablement très différente – ou pas tellement.

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Un jour, le Web disparaîtra. On ira de l’avant, parce qu’on aura appris de cette période incroyable où tout passait par Internet. Et on construira mille et une nouvelles façons de rêver, de se prendre la tête et d’explorer, grâce à notre expérience d’une globalisation révolue.

À moins qu’on ne succombe à une panique mondiale avant, auquel cas bonne chance et que le meilleur survivaliste timbré du Wyoming gagne.

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