Le Bon, la Brute et le Doctorant

Ré(d)action #3 : liberté, inégalité, fraternité.

Dans une fameuse réplique du Bon, la Brute et le Truand, le personnage de Blondin (joué par Clint Eastwood) explique à Tuco (le Truand joué par Eli Wallach) que « le monde se divise en deux catégories, ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi tu creuses… » Le Truand a le choix : donner un coup de pelle ou prendre une balle – dans les deux cas, la tombe n’est pas loin. On peut faire des variations à l’infini de cette réplique, voire même la combiner avec un zeugma, la figure de style préférée de Desproges, pour faire une pointe d’humour noir sur le concept de liberté : le monde se divise en deux catégories, ceux qui se balancent au son du swing et ceux qui le font au bout d’une corde.

Sauf que n’en déplaise à Clint Eastwood et ses aphorismes à la con, il y a plus de deux types de personnes dans la vie. C’est même la clé du système dans beaucoup de sociétés humaines. Avec deux catégories, vous avez toujours un rapport unique de dominants et de dominés. Introduisons une catégorie supplémentaire : disons qu’il y a ceux qui ont un pistolet chargé, ceux qui creusent avec une pelle et ceux qui creusent avec leurs mains. Brusquement, ceux qui ont une pelle oublient qu’ils sont en joue : ils ne pensent qu’à une chose, « Heureusement que je ne suis pas à la place de l’autre ! » En jouant finement avec le ressentiment du plus dominé et la peur de déclassement de ceux qui sont au milieu, vous pouvez rendre invisible la domination du plus fort et laisser le menu fretin se becqueter sauvagement ; il n’y a même plus besoin de charger le pistolet. En divisant le monde en trois catégories, celle du haut diminue fortement les chances de conflit de hiérarchie défavorable à sa position hégémonique. Diviser pour mieux régner – c’est aussi simple que ça.

Il existe un petit village gaulois qui, loin de résister encore et toujours à l’optimisation sociale par la division économique, l’applique gaiement : j’ai nommé la recherche ! Car il faut le savoir, dans ce petit village il n’y a que deux sortes de doctorants : ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Vous en avez vaguement conscience et puis un beau jour vous découvrez que ce n’est pas des blagues. Moi, je fais partie de ceux qui ont tout : un salaire correct, un bureau, du matériel, des billets de train… j’ai même deux directeurs de thèse, alors c’est vous dire. À côté de ça, vous avez des personnes qui n’ont presque pas de financements, certainement pas de locaux et encore moins de remboursement de frais. Et entre les deux ? Rien. No Man’s Land. C’est le cimetière de Sad Hill, avec l’État dans le rôle de Blondin et deux Tuco qui se battent pour la pelle.

C’était ce matin et ça m’a marqué au point d’écrire un bout de texte. À ce stade de mon gribouillage, je lâche le clavier et songe « Que faire ? » C’est vrai ça, il ne suffit pas de dénoncer une situation d’inégalité pour y mettre en fin, encore moins depuis les hauteurs incertaines de privilèges temporaires.

“Rights aren’t rights if someone can take’em away. They’re privileges. That’s all we ever had in this country, a bill of temporary privileges. And if you read the news even badly, you know that every year the list gets shorter and shorter and shorter.”

Je m’arrête et insiste sur cette expression de privilèges temporaires, laquelle provient d’une phrase marquante de l’immense humoriste américain George Carlin dans son ultime spectacle pour HBO. Si vous avez cinq minutes et un dico, c’est vraiment à voir (comme tout ce qu’il a fait).

Avoir le temps et les moyens de faire une thèse s’apparente de plus en plus à une exception qu’à une règle, surtout en sciences humaines. En effet, vous n’avez pas forcément besoin d’un collisionneur de hadrons pour étudier des phénomènes intéressants ; or une poignée de billets de train et quelques ordinateurs, ça ne fait pas toujours assez sérieux dans un environnement où les travaux de recherche sont de plus en plus financés par grands projets. La vraie injustice n’est pas l’accès au doctorat mais le nombre hallucinant de thèses non financées, dont bon nombre portent pourtant sur des sujets d’un intérêt immense pour nos problématiques contemporaines et notre patrimoine intellectuel. Et ce qui devrait être un droit (mener ses recherches dans des conditions appropriées pour leur succès) devient un privilège, privilège dont le caractère temporaire est souligné à chaque évocation des abords hostiles qui menacent d’engloutir l’heureux privilégié au moindre faux pas. Car ceux qui ont tout, c’est parce qu’on leur a donné. Et si on ne prend pas garde à creuser correctement, la pelle a vite fait de changer de mains.

Or donc, que faire ? Comme en toute chose, action et réflexion peuvent être menées simultanément. Rien ne vous empêche de travailler et d’avoir du recul sur votre environnement, élaborer une réflexion sur les enjeux soulevés et participer à des actions qui répondent à ces enjeux. Une des forces de mon laboratoire à Bordeaux, c’est son association de doctorants : organisation d’évènements, aide à l’insertion, obtention de locaux pour travailler dans de bonnes conditions… Il y a ceux qui n’ont rien et ceux qui font beaucoup de choses pour améliorer le collectif. Surtout, les deux catégories se recouvrent : les gens n’ont pas attendu des miracles pour se retrousser les manches. Ça ne coûte pas grand-chose et c’est gagnant-gagnant. Alors ma première résolution de 2018, ça sera de ne pas la jouer perso et de m’impliquer.

Et vous, vous êtes-vous demandé ce que vous pouviez faire pour la nation française aujourd’hui ?

(Rassurez-vous, je déconne. Mais seulement à moitié.)

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