Contraction du domaine de la lutte

Je pleure le vingtième siècle. Non pas que je le regrette mais il me semble que tout le monde autour de moi l’oublie, faute d’y avoir vécu (ou trop brièvement en tout cas).

Le XXe siècle est totalement banni – j’ai cette impression –, pour toute une génération de jeunes qui sont nés avec le numérique. Pour eux, le monde commence maintenant.

C’est Enki Bilal qui dit cela dans un entretien au Monde à l’occasion de la sortie de sa dernière bande dessinée, Bug (que j’ai commencée et que je trouve vraiment chouette). Il se trouve que j’ai dit ça aussi, presque mot pour mot et à plusieurs reprises, dans différentes conversations durant ces derniers mois. Et je me suis rendu compte que si nous sommes bien plus que deux à avoir cette impression, ce n’est pas vraiment le cas dans ma génération. Personne autour de moi ne s’en fait l’écho quand j’en parle. Mes parents, oui. Certains auteurs, oui. Des experts à la télé, oui. Mes potes ? Pas vraiment.

***

La première fois que j’ai ressenti cette inquiétude, c’est en amont de l’élection présidentielle de 2017. J’ai l’honneur et le plaisir de partager une partie de mon temps libre avec des personnes qui débattent volontiers et avec passion de notre société, pour peu qu’il y ait de quoi se rincer le gosier entre deux répliques. Ces braves gens et moi-même nous prenons joyeusement le bec sur des sujets hautement sensibles, comme par exemple la montée de l’extrême-droite ou bien le dernier Star Wars. Si ce n’était pas le cas, je serais très malheureux.

Quelques jours avant le premier tour, nous avons eu l’une de ces discussions où les opinions se confrontent sur le champ de bataille hautement politique de l’apéritif, dans un fracas de verres et de brisures de chips entrecoupé de salves de bière artisanale. Vous vous rappellerez peut-être ma réaction exaspérée aux bruits de bottes dangereusement synchronisés de plusieurs candidats nostalgiques du service militaire, dont mes contradicteurs se faisaient un ardent écho. Eh bien ce n’était pas le sujet le plus chaud de la soirée. Non, après cela on a parlé d’Europe. Et j’ai commencé à avoir des sueurs froides.

L’Union Européenne est une idée que je trouve géniale depuis qu’on m’en a expliqué le principe. C’est assez simple : les humains trouveront toujours des sujets pour s’affronter ; si l’on veut éviter qu’ils en viennent aux armes, il convient donc de leur donner un sujet d’énervement collectif qui canalise ces penchants destructeurs, comme on donnerait un os en caoutchouc à un chien pour éviter qu’il se mette à ronger de vrais tibias. Liés par des intérêts commerciaux qui les rendent co-dépendants, les Européens sont incapables de se faire la guerre entre eux, trop occupés qu’ils sont à s’écharper toute l’année sur des sujets allant du prix du lait à l’étiquetage des armes qu’ils vendent aux autres pays. Grâce à l’UE, nous n’avons plus connu de guerre traditionnelle sur notre sol depuis 1945. On peut rêver de pouvoir célébrer un jour notre premier siècle de paix depuis très longtemps.

Et voilà qu’au cours de cette conversation, des gens de mon âge ou presque (un peu plus, un peu moins) me disent que ce se serait une idée encore plus géniale de tout dissoudre pour mieux recommencer, avec pour argument que les fondations de l’Union sont irrémédiablement corrompues par le capitalisme libéral. Tout cramer pour repartir sur des bases saines, la bonne vieille recette du roi Léodagan de Carmélide dans Kaamelott, que votre serviteur n’hésite pas à dégainer à l’occasion.

Sauf que non. Cramer les ogres du numérique, démanteler Google, ok. Ça me va. Je ne pense pas qu’on craigne grand-chose à part quelques semaines de crises nerveuses pour tous ceux qui stockaient l’intégralité de leur vie dans les serveurs de cette boîte, des notes de cours aux notes de frais en passant par les documents de travail et les photos de famille. (Je précise avant d’aller plus loin que ce n’est pas le principe de l’écosystème fermé qui me perturbe. J’utilise moi-même beaucoup de logiciels Apple : mail, calendrier, notes, photos, plans… mais la différence de taille, c’est que je les ai payés en achetant les machines et que tout est sauvegardé localement.) Tout cramer mais surtout bâtir une alternative plus raisonnée, une base sur laquelle la libre concurrence puisse voir le jour, une remise à zéro du système comme on l’a jadis fait pour les monopoles du pétrole ou des télécoms.

Mais démanteler l’UE ? Qu’est-ce qui nous garantit qu’on peut la rebâtir derrière ? L’UE a été créée par quelques esprits forts au bon moment parce que l’Europe avait été incapable de s’arrêter à un conflit mondialisé. C’était une intervention. Probablement que si l’UE n’avait pas existé, la troisième guerre mondiale serait partie d’Europe bien avant que les Russes ne s’envoient dans le mur qu’ils avaient eux-mêmes construit. Tout me conduit à croire qu’il serait impossible de réitérer cet exploit politique aujourd’hui alors que chaque pays tire dans un sens différent de celui de son voisin, que les médias sont plus que jamais instrumentalisés par leurs riches propriétaires et qu’une poignée d’entreprises démolissent la planète au nom d’une disruption motivée uniquement par l’appât du gain. Pourtant, plus d’une personne m’a dit que l’Union Européenne devrait être défaite et refaite, sans douter de la possibilité de réussir une deuxième fois ce qui n’avait jamais été fait avant et ce dans un contexte bien moins favorable. Gangrenée par l’idéologie néo-libérale, l’UE serait impossible à réformer. Pour ces mêmes personnes, la logique conduit à affirmer que le néo-fascisme de Le Pen n’est pas plus détestable que le néo-libéralisme de Macron. C’est une révolution sur l’échelle du mal, notre hiérarchie des idéologies néfastes : peste, choléra, Charybde, Scylla, etc.

À mon sens, c’est paradoxalement grâce à l’UE que ce glissement a pu avoir lieu. Naissant dans des pays en paix sur leur sol depuis des dizaines d’années, les jeunes Européens qui ont envie de se politiser ont le luxe de pouvoir étudier les textes de la gauche radicale dans un environnement où leur seul adversaire idéologique déclaré est de nature économique : pas de guerre ouverte et le racisme, le sexisme, le conservatisme, la corruption, le mépris de la science et le désintérêt envers la culture sont diffus, dissimulés, changeants. C’est facile de faire du libéralisme l’alpha et l’oméga quand il s’agit de la seule idéologie revendiquée par les gouvernants ! L’économie est en passe de devenir la seule lutte intersectionnelle ; toutes les autres sont des guerres de chapelle menées par des groupes désunis. L’antiracisme et le féminisme sont balkanisés, plombés par un communautarisme revanchard qui n’est pas sans rappeler ces pays émergents qui réclament leur révolution industrielle au charbon sous prétexte que nous avons eue la nôtre deux siècles plus tôt, en ignorant volontairement les conséquences néfastes découvertes depuis lors.

C’est de là que vient mon inquiétude et celle de Bilal : l’incapacité ou le refus d’apprendre du passé, le rejet d’une connaissance cumulative, synthétique. On préfère vivre dans son époque et uniquement dans son époque. Abandonnons le passé, martèle le charismatique méchant torturé des nouveaux Star Wars de Disney. Le vingt-et-unième siècle sera celui de l’ubérisation et du remplacement par les robots. Ah bon ? Pas celui du racisme institutionnel alors ? Ou de la montée des nationalismes ? De la culture du harcèlement et du viol ? Du rejet des sciences ? De l’appauvrissement intellectuel ? Du sabordage des services publics ? Du délire consumériste inconscient de l’épuisement progressif des ressources qui le rendent possible ? Le vingt-et-unième siècle sera-t-il plus celui de la lutte des classes que celui du quitte-ou-double environnemental ? J’en doute sérieusement.

***

Mes lectures et mes écoutes seraient bien vaines sans des gens avec qui les discuter et les enrichir. Un cerveau, ça ne doit pas être un puits sans fonds mais une passoire : il faut que les idées circulent. Fatalement, si ça circule, il y a des choses qui partent. Il faut donc filtrer le courant, retenir certains éléments. Constituer des petits bassins où l’écoulement est plus lent, où les nénuphars ont le temps de faire des fleurs et les grenouilles celui de composer des haïkus. En d’autres termes, il faut s’efforcer de ne pas oublier ce que l’histoire nous apprend, cultiver son jardin et y faire pousser des valeurs. Certains choisissent de ne retenir que la Bible, d’autres Le Seigneur des Anneaux ou encore le Cours de physique de Richard Feynman. Chacun ses textes fondateurs, je ne juge pas. Mais j’aimerais autant que chacun connaisse un ou deux passages dans chaque bouquin.

Je pleure le vingtième siècle parce que je le vois qui file avec l’air du temps. C’est normal. Après tout, mon siècle préféré reste le dix-septième et combien de personnes de mon âge pourraient engager la discussion en me demandant « Ah oui ? C’est quoi ? La peinture, les découvertes scientifiques ? » au lieu de me fixer avec des yeux de poisson mort. Mais ça me préoccupe quand même, parce que les jeunes qui auront l’âge de voter à la prochaine présidentielle auront découvert les smartphones en même tant que les tables de multiplication. J’aimerais leur dire que le monde n’a pas commencé en 2000. Malheureusement, certains vivent déjà comme dans Bug : ils ne font pas une pause entre deux phrases pour jeter un œil sur leurs écrans – c’est l’inverse.

Ou alors je suis peut-être juste vieux. Il y a quelques semaines, j’ai discuté avec une fille pas mal plus jeune que moi qui n’utilisais pas du tout Internet et presque pas son téléphone. Il y a peu de chances pour qu’elle me lise, alors je balance : je ne me suis pas senti moins à l’ouest qu’avec des accros de Snapchat qui parlent en mèmes toute la journée.

Ouais, ça doit être ça, je deviens vieux. Tout simplement.

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Une réflexion sur “Contraction du domaine de la lutte”

  1. Tu en es à combien de réincarnations ? Tu es peut être encore plus vieux que tu le penses…Tu mériterais de faire la une du »Petit Vingtième »…📰pour rester dans l univers de la bd. Signé : Bibi Fricotin…😊

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