Le pinceau et la trompette (2) : sous la peau, le jazz

« Je suis un homme blanc, jeune, né dans un pays riche, je n’ai aucune raison de me plaindre !
— Pourquoi tu dis blanc ?
— … tiens c’est vrai ça, je ne suis pas blanc.
— Ben non.
— Non mais dans le flux de la discussion, j’ai oublié. »

***

Je ne suis pas blanc mais pas loin, du moins en apparence. En tout cas, c’est suffisant pour ne m’avoir jamais causé de problèmes. Le hasard de l’existence fait que j’occupe une position intermédiaire et peu voyante sur le nuancier de la mélanine, même en comptant les petites variations saisonnières – ma généalogie subtile se distingue encore moins en hiver, lorsque le bronzage s’atténue sous les écharpes en laine. Je ne suis pas tout à fait blanc mais suffisamment pour ne pas susciter d’inquiétude, surtout avec cette expression de bienheureux inoffensif dont je ne me départis que rarement et qui rassure les vieux qui me croisent dans la rue. C’est assez pour ne pas me faire regarder de travers ou insulter dans le dos.

Et puis je suis un enfant des géographies imaginaires : j’ai grandi dans une bulle remplie d’aventures, échappant à la gravité au sens propre comme au figuré. Il y avait bien suffisamment matière à rire avec ma tête d’intello distrait, mes énormes bouquins, mes monologues et mes vaisseaux invisibles. Alors je suis passé entre les gouttes et le racisme est resté pendant longtemps un problème extérieur à ma vie.

Toutefois, il faut bien sortir un jour de sa bulle. On avait dit pas les mamans mais que voulez-vous, il y a des abrutis qui ne respectent rien. En grandissant, la mienne ne m’a jamais dissimulé les petites écorchures du racisme ordinaire : regards durs, gestes malveillants, surnoms moqueurs… J’ai mis du temps à comprendre le phénomène : comment cela peut-il tomber sur ses proches et pas sur soi ? J’ai eu beaucoup de mal à penser cette injuste absurdité et aujourd’hui encore, j’ai des difficultés à l’exprimer de façon intelligible. Le problème n’est ni étranger, ni lointain mais en même temps, je suis au-dedans sans vraiment y être – il faut simplement accepter cette réalité irrationnelle et trouver un moyen de fonctionner avec.

Alors je me suis assis et je me suis mis à écrire. J’ai trouvé une nouvelle fois l’inspiration dans la peinture et la musique (la première fois, c’était ici). Et j’ai déniché une poignée de notes et deux-trois coups de pinceau qui m’ont aidé à mettre des mots sur cette question difficile. Quelques mots, quelques lignes – parfois ça suffit.

***

« Il y a deux ans, je suis parti en vacances avec un album de Miles Davis que j’ai écouté en boucle pendant toute la semaine. J’ai eu l’impression de débloquer un truc qui faisait sens. Cette musique, elle me correspond profondément.
— Ça se voit quand tu en parles.
— C’est la troisième fois que j’apprends les acides aminés, je les retiens toujours pas. Mais je connais Satin Doll et Summertime par cœur. »

***

Je fais du jazz. Ça, malheureusement, ça ne se lit pas sur la figure, donc personne ne va supposer que c’est le cas, alors que ça me définit plus profondément que tout le reste et que ce serait parfait pour entamer une conversation.

Ces jours-ci, j’écoute en boucle l’album My Chet My Song de Riccardo Del Fra, un musicien d’origine italienne installé depuis des années en France. Il y rend un hommage très personnel à Chet Baker, ce génial trompettiste et chanteur américain à la sensibilité bouleversante qu’il a accompagné à la contrebasse durant les 10 dernières années de sa vie. Il a assemblé un quintette de haut vol et le fait dialoguer avec un orchestre symphonique, lequel crée des envols et des moments suspendus qui font résonner le talent des solistes. C’est un disque magnifique, rempli de dramaturgie et de poésie.

Le sommet, – pour moi en tout cas –, c’est le double morceau But Not For Me/Oklahoma Kid (si vous voulez l’écouter, cliquez sur la vidéo ci-dessous, elle est réglée sur le début de cette piste-là).

But Not For Me est un standard ultra connu du répertoire jazz ; le Kid, c’est Chet Baker, natif de l’Oklahoma. Au bout de 4 minutes, le standard touche à son terme mais ne s’arrête pas pour autant : il se poursuit dans une coda presque aussi longue, aux harmonies inédites, où les solistes se répondent tour à tour. Dans une interview, Riccardo Del Fra explique que cette seconde moitié évoque les jam sessions et leurs fins de morceaux qui s’étirent dans le désordre car personne ne sait comment conclure mais qui regorgent pourtant de petites pépites musicales éphémères. Lui a simplement transcrit certaines de ces idées pour en faire un vrai prolongement au morceau d’origine : Oklahoma Kid est une fin improvisée de But Not For Me devenue composition.

Il y a un aspect de cette musique qui est très important pour moi et sur lequel Riccardo Del Fra insiste dans l’interview : il s’agit de la couleur du morceau. Il cherchait la bonne couleur pour le bon hommage : une couleur majeure, des tons chauds pour une coloration poétique bien à lui. Un salut approprié pour le Kid.

Sur la pochette de l’album, il y a ce tableau :

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Nicolas de Staël peint Le Piano en mars 1955. Malmené par des tourments amoureux et quelques critiques qui l’ont durement atteint, il profite d’un voyage à Paris pour renouer avec les inspirations musicales qui l’avaient conduit à peindre Les Musiciens (souvenir de Sidney Bechet) deux ans plus tôt. Intéressé par les « couleurs des sons » qui tapissent la musique contemporaine et le jazz, Staël rentre chez lui à Antibes et se met à explorer cet univers musical avec la palette éclatante du Midi. Il réalise Le Piano puis entreprend Le Concert, une toile monumentale où les mêmes instruments se dressent cette fois-ci devant un fond rouge sur six mètres de large – il ne trouve toutefois pas la force de parachever son œuvre et se donne la mort le 15 mars.

My Chet My Song me réjouit pour plein de raisons. Il y a la musique, bien sûr. Il y a aussi le fait de voir des gens si différents jouer ensemble, unis : jeunes et moins jeunes, Français, Italiens, Américains, Noirs, Blancs, hommes, femmes. Mais ce qui me réjouit le plus, c’est cette passerelle de presque soixante ans entre un peintre et un musicien qui explorent tous les deux la notion de couleur, loin, très loin au-delà des terreurs superficielles et des haines absurdes. Non pas la couleur de la peau mais une couleur plus profonde : une couleur des sons, des émotions, des triomphes et des désastres.

Pour citer un pianiste que j’aime bien :

Le jazz n’est pas une musique pure. Il est né de la rencontre de cultures différentes. Et il continue de se nourrir de toutes les cultures actuelles. C’est pour cela qu’il ne mourra jamais. Ce n’est pas un type de musique, mais un langage.

Stefano Bollani (Citizen Jazz)

Le jazz est une musique noire et blanche et métissée, plurielle, changeante. J’aime cette musique parce qu’elle me parle. Elle est dans mes racines et mes ramifications. Elle fait frémir mes doigts, elle me fait respirer un autre air et, surtout, elle me fait rencontrer des gens différents. C’est un langage viscéral qui favorise la curiosité et le partage, pas la crainte et le rejet.

C’est comme ça que je suis venu au monde, c’est comme ça que j’ai été élevé, au milieu de noms prémonitoires – rue de l’Harmonie et cuvée du Mélomane. C’est peut-être la clé pour vivre heureux et en paix sur cette planète à la fois magnifique et infernale : apprendre des langages qui permettent de vivre avec les autres et pas malgré eux.

L’une des compositions de Riccardo Del Fra s’intitule Wind on an Open Book, du vent sur un livre ouvert. Il la décrit ainsi : à gauche, ce qu’on a déjà lu ; à droite, ce qui reste à écrire ; au milieu, quelques pages agitées par le présent. J’ai bientôt 25 pages derrière moi et 2017 était l’une des plus mouvementées. Si vous l’avez lue jusqu’ici, merci à vous !

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3 réflexions sur “Le pinceau et la trompette (2) : sous la peau, le jazz”

  1. Merci ! Te lire me fait chaud au coeur au regard des quelques années pendant lesquelles je t’ai sensibilisé à cette formidable musique (Bosse tes gammes !). Et au delà, offre une part de réponse à la question « pourquoi fait-on de la musique ? ». Car c’est difficile, décourageant, chronophage, obsessionnel jusqu’à l’asocialité, mauvais pour la santé (fréquentation nocturne de sous-sols insalubres remplis de vapeurs d’alcool, de tabacs et autres substances nocives), humiliant (« Et sinon, vous faites quoi comme métier ? »), ça paye pas, etc. Et pourtant…

  2. You got Jazz under your skin.
    Comment se taire, ne pas faire de commentaire après cette seconde variation sensible et profonde.
    Juste avant le solstice d’hiver, me rappeler un autre tableau , dans les tons bleus , de Nicolas de Staël , à l’entrée de ta petite école ; avoir approché la peinture de Rothko que tu apprécies ; partagé la force de l’outrenoir de Soulages , voilà
    des sensations égoïstement réconfortantes. Moi aussi j’ai envie de dire merci pour ce texte intime .
    Je suis trop proche pour ne pas être émue par ce que tu exposes de toi avec une virtuosité qui enchantera sans doute les personnes qui te connaissent d’avant ta vingt-cinquième page.
    J’ ai toujours en tête le poème des voyelles associées aux couleurs mais aujourd’hui , juste une consonne qui glisse me suffit, l’as -tu aussi vécu ? couleur, douleur, douceur.
    M.

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