Qui m’aime m’écrive

Second changement d’adresse, le vrai cette fois-ci. Diplômé récidiviste, je quitte enfin Lyon (la Lyonnaise des eaux) pour travailler à Bordeaux (la Bordelaise des vins). Trois ans de thèse financée, écriture, édition et épistémologie ! Il faut célébrer ça, c’est donc l’occasion d’un vrai grand article humoristicolérique comme je les aime bien. Je n’ai pas écrit depuis un bon moment car, voyez-vous, j’étais plongé dans un véritable dilemme métaphysique sur la valeur de l’écriture. Enfin, disons plutôt que je récupérais suite à la rédaction de mon mémoire (désormais en ligne). Mais c’est bien de cela que l’on va parler aujourd’hui : ce que je pense de la valeur de l’écriture, en mettant au passage les discours en actes. En effet, écrire ces modestes billets me prend au moins cinq ou six heures à chaque fois, pour d’obscures raisons d’auto-congratulation perfectionniste. Or, le temps c’est de l’argent. Alors je profite de ce texte pour traiter d’un seul coup les questions du destin, de la raison d’être et du sens de la vie, avec moult tournures désuètes et un brin de provocation, histoire de rester léger. Vous l’avez compris, on va faire d’une pierre tant de coups que Tariq Ramadan risque de passer une tête hors de son bunker pour demander un moratoire sur la lapidation – profitez-en pour liquider ce cageot de tomates pas très fraîches qui se morfondent au fond de votre frigo et qui rêvent de servir de décorations d’Halloween tardives pour satrape hypocrite patenté et pas tentant.

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Je suppose qu’il existe des gens qui écrivent dans leur temps libre avec une grande régularité. Ils doivent avoir un système – une routine, de la discipline, des habitudes –, lequel soutient l’activité d’écriture par une sorte de mécanique, avec tout ce que cela implique de fabrication, mise en place, rodage, maintenance, évolution, remplacement. Ou quelque chose dans ce genre. C’est un peu flou, car je connais plutôt l’inverse : une autre sorte de pratique qui serait plus organique que mécanique, ou pour éviter les dichotomies fumeuses, tout simplement plus erratique. C’est marrant mais pour tout ce qu’il y a de scientifique dans mon approche des phénomènes de ce monde, l’écriture s’y soustrait en grande partie. Est-ce cela qui me pousse à écrire autant sur l’écriture, comme une tentative de rétro-conception de cette chose insaisissable ?

J’ai des bouffées d’écriture comme d’autres ont des bouffées d’extase ou d’angoisse. Mais ce n’est pas pour autant qu’elles se concrétisent : je suis la plupart du temps en quête d’un système pour soutenir la chose, comme lorsque j’ai suivi un rythme de publication à peu près hebdomadaire durant le printemps. Sauf qu’évidemment, qui dit bouffée dit retombée : le système prend toujours fin, pour une raison ou une autre, laissant place à un état de non-écriture. Page blanche, encrier sec, fin de la saison des plumes.

Pendant ce temps, l’étage du dessus continue de carburer à l’imagination, à l’émerveillement et à l’indignation, produisant des ébauches de début, des prémisses de pistes et des amorces d’entame qui s’accumulent, s’accumulent, s’accumulent… Simplement, rien ne s’extériorise, ne se matérialise. Pour sûr, c’est un état : pas une pause, ce qui sous-entendrait que j’envisage une reprise ; pas une parenthèse, ça signifierait que je songe à la fermer. C’est une fin du monde et ça peut durer longtemps, jusqu’à ce qu’il devienne plus que nécessaire d’ouvrir une soupape.

La soupape, c’est un petit bout de texte de rien du tout, qui ne développe pas de grande idée, ne connaît ni glorieuse introduction ni profonde conclusion. La soupape sert à faire sortir un peu de pression, à faire sortir un sujet dont je n’ai pas pu, voulu ou su parler à voix haute mais qui refuse de se dissoudre de lui-même. Voilà bien un truc qui m’agace prodigieusement. Je sais que je n’ai pas envie d’en parler, ou que ce n’est pas utile d’en parler, ou même pas opportun du tout d’en parler – rien à faire, il faut que j’en parle quand même. Je n’ai rien à contribuer de nouveau sur le sujet mais ça me démange les amygdales comme à un singe devant une souche en forme de fesse. Animal social que je suis, il faut que je l’ouvre, il faut que je gratte, c’est compulsif.

Entendons-nous bien : je ne publierais jamais une soupape en l’état. C’est comme une réponse cinglante à un échange humiliant qu’on aurait rédigée un peu trop tard et qu’on se garde sous le coude, « au cas où… » : ça fait du bien de l’avoir écrite, mais ça ne ferait pas vraiment avancer le schmilblick de la faire paraître. C’est trop petit ou trop bête, ou trop vague – bref, ça n’est pas digne d’un article. Vous imaginez, une brève de douze lignes sur le thème de « l’écriture inclusive, c’est sympa mais brouillon et l’Académie c’est rien que des vieux schnocks même si j’espère toujours secrètement devenir astronome-bibliothécaire et je crois que c’est un pré-requis », au milieu de mes belles digressions sur l’écriture et le sens de la vie ? Impensable.

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Voilà le genre de situation qui me fait mieux comprendre le succès des plateformes comme Facebook et Twitter : un service qui permet de s’exprimer facilement sur tout et rien à peu près n’importe quand et sans grosses conséquences apparentes, sauf broutille thermonucléaire occasionnelle ? Une petite soupape permanente ? Mais absolument, où est-ce que je signe ?! Vite, un tuyau numérique pour évacuer les scories mentales de mon quotidien tourmenté – ces brillantes saillies telles que Beau temps n’est-ce pas ?, Ne trouvez-vous pas scandaleuse la dernière émission de Ruquier, ou l’inénarrable Oh le beau chaton ! Se répandre par tous les pixels, ça n’a pas de prix, non ? Ou plutôt si : on vit dans une société prête à hypothéquer ses droits et ses libertés pour un dispositif de lavement cérébral de poche. Un amplificateur d’incontinence mentale qui sert de micro-espion pour publicitaires sans scrupules. Un haut-parleur à pets, avec Zuckerberg qui aspire les odeurs quand vous avez quitté la pièce.

Comme dirait le professeur Tournesol, très peu pour moi, merci. Je préfère encore crever d’occlusion intellectuelle en riant tout seul de mes fragments non publiés. Traitez-moi de snob, mais parfois – je dis bien parfois –, il y a de la beauté dans le silence : il a de beaux accents toniques et des graves profonds, contrairement au brouhaha, ce bruit blanc, cette phase trop souvent indistincte à la surface d’une mare d’huile de vidange cérébrale. Je n’ai jamais vraiment aimé jouer dans les médiums de toute façon. Mais il faut bien écrire, bon sang. Si on ignore le besoin trop longtemps, les pensées s’agrègent et font des plaques qui rongent la cervelle en laissant des cratères d’idées reçues, d’opinions mal formées et de jugements hâtifs. La soupape, ce n’est pas assez, parce que ça aboutit exactement à ça si on ne prend pas le temps de se poser pour relier les choses, comparer, analyser, bref réfléchir ! Le cul-de-sac techno-social construit en quelques années par les bouffeurs de temps de cerveau modernes, c’est peut-être le nouveau forum mais ce sont aussi les nouvelles apories et les nouveaux sophismes. Il faut écrire mais aussi réfléchir, bon sang ! Comme le crie la douzième incarnation du Docteur : I just want you to think!

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Tiens mais au fait, écrire par nécessité, est-ce qu’il n’y a pas une petite desprogerie sur ce thème-là ? Ha ! C’est une ruse, il y en a une sur absolument tout.

Celle à laquelle je pense, elle se situe dans la chronique de la haine ordinaire intitulée Petit rigolo. Desproges lit avec sarcasme une lettre d’un admirateur plutôt HEC que belles lettres qui lui dit souhaiter « investir dans le rire ». Le grand Pierre trouve ça logique : si lui-même écrit des choses drôles, c’est en effet pour le pognon, pour nourrir sa famille. En voilà une idée qu’elle est bonne : choisir un métier où l’on est payé pour écrire, voilà qui est parfait pour moi ! Cela permet de faire d’une pierre deux… heu, évitons de faire deux fois la même blague, choisissons une autre métaphore, disons avoir le beurre et l’argent du… mince, c’est vrai qu’il y a plus de beurre ces temps-ci. Ah, peu importe, vous avez saisi l’astuce : si on écrit parce qu’on en a besoin et envie, autant essayer de gagner des sous par la même occasion. Et même mieux.

Car écrire, c’est potentiellement plus qu’apporter un petit commentaire malin à une actualité intéressante ou décocher une flèche empoisonnée à un coquin qui parle un peu haut. Écrire, c’est pouvoir contribuer au patrimoine littéraire ou scientifique de l’humanité. Avouez que ça en jette, non ? Le blog, c’est bien, mais arrive un moment où le retour sur investissement devient délicat par rapport à la vaste économie de l’existence. Il faut aller plus loin, trouver le support d’une activité lucrative à la fois en matière d’argent et d’intellect. Inutile de faire la moue, c’est Bourdieu qui l’a dit : la langue est un marché, l’éducation est un investissement, les Académiciens sont les rentiers confits d’un conservatisme de classe aux relents poussiéreux de monarchie décadente et votre serviteur un jeune loup de la finance linguistique. Alors écrire pour se faire plaisir, certes mais aussi pour gagner sa croûte. Cultivons notre jardin secret, surtout les plants d’oseille.

Soyons sérieux : si je voulais gagner beaucoup d’argent, je n’irais pas là où je vais. Depuis trois ans, je m’aventure dans la recherche et je sens que les choses prennent, que les concepts mordent, que les chemins se dessinent plus nettement. L’aboutissement de cela, c’est le mémoire : un apprentissage constant, des lectures qui éclairent, une écriture qui s’affirme, un propos qui trouve sa place. Mais on ne roule pas toujours sur l’or dans l’enseignement supérieur et la recherche. Vous savez quoi ? Ça ne me préoccupe pas. Je cours après un autre genre de richesse : celle qui contente la curiosité, qui satisfait la rêverie, qui récompense l’audace du verbe et la finesse des idées. Je pars chercher fortune vers d’autres rivages, d’autres vignobles. Qui m’aime m’écrive.

Incidemment, je tiens enfin une solution au fameux problème de la soupape. C’était tout simple : il faut faire respirer l’esprit sans se mettre à brasser de l’air !

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