On ne peut pas lire de tout

Vous souvenez-vous du mot merdias ? Non ? Auriez-vous déjà oublié ce charmant petit néologisme se substituant à médias, fleurissant au printemps la campagne électorale de ses doux accents réactionnaires ? Allez, les journalopes au service des merdias, vous n’avez pas pu oublier… En tout cas, moi je n’ai pas oublié. En partie parce que j’adore les néologismes – un jour, j’en ferai un florilège sur ce blog –, mais aussi parce que j’ai lu coup sur coup trois infos qui m’ont donné une furieuse envie de m’époumoner sur la merdiatisation du paysage informationnel français, ce qui aurait fait mauvais genre en plein trajet de métro, j’en conviens, d’où ce billet rédigé avec empressement et mauvaise humeur, dont je déconseille fortement la lecture aux éventuels propriétaires de journaux ou de chaînes de télé qui passeraient dans le coin, sous peine de subir quelques remontées acides.

Avant d’en venir aux détails des articles en question, procédons à un petit retour en arrière de quelques semaines, au moment où j’achète un abonnement chez SFR. Lorsque vous vivez cette expérience bien connue et en apparence anodine qu’est la souscription d’un abonnement téléphonique, vous avez la possibilité avant de passer à la caisse d’empiler ou non une flopée d’options, certaines gratuites, certaines payantes. Parfois, alors que vous pensez avoir arrêté votre choix, l’opérateur vous en glisse une avec un petit clin d’œil, l’air de dire « Allez, c’est cadeau… », comme par exemple l’accès gratuit à un bouquet de titres de presses. C’est le cas chez SFR, dont le patron nous fait gracieusement profiter de l’éventail en queue de paon de son empire médiatique, étendu à quelques copains : L’Équipe, Elle, Le Figaro, L’Express, Paris Match, Libération, 01Net, Studio Ciné Live… Et inutile de dire « Mais j’en veux pas de ton truc ! », c’est automatique. Oui, ça sent la combine. Il y a murène sous algue. En tout cas, c’est ce que j’ai pensé quand on m’a discrètement refilé cette option clandestine, comme un Savoyard qui profiterait de votre passage au péage de Chambéry pour décorer votre pare-choc avec un autocollant vantant les vertus de la tartiflette tout en faisant semblant de regarder ailleurs.

Il y a un truc que je ne supporte pas avec ce genre d’option, c’est qu’ils la font payer et la remboursent intégralement dans la même opération. C’est idiot, mais je n’aime pas l’encombrement que ça occasionne dans ma facture. Moins 9.99€, plus 9.99€ : pourquoi ne pas tout simplement mettre « Gratuit » ? J’admets être un tantinet paranoïaque : je suspecte qu’il est plus difficile de rajouter une option payante à un client que de lui enlever la ristourne sur une option déjà souscrite. Bref, quand ce genre de fourberie menace de me titiller le portefeuille, j’ai tendance à sortir le bazooka, en l’occurrence la résiliation. Or étrangement, alors que toutes les autres options peuvent être annulées en un clic sur le site de l’opérateur, la fameuse option SFR Presse nécessite l’intervention d’un conseiller. Bon, je l’ai fait, ça m’a pris 10 minutes en ligne et c’était réglé. Je me suis dit sur le moment que cette petite technique de souscription automatique couplée à une résiliation pas trop facile devait simplement être une astuce pour gonfler les chiffres de lectorat. Je n’y ai pas accordé plus d’attention.

Et puis j’ai lu ça dans Le Canard Enchaîné hier :

« SFR avait ouvert le bal en 2015, avec une combine qui fleure bon l'abus de droit. Le Canard avait expliqué le truc : en offrant à leurs clients l'accès gratuit à nombre de titres de journaux, les opérateurs appliquent à près de la moitié de la facture téléphonique le taux de TVA réservé à la presse (2,1%), au lieu du taux normal (20%). La facture du client demeure inchangée, mais l'opérateur, lui, augmente sa marge, puisque la TVA qu'il règle à l'Etat diminue. »
Pan sur le bec !

« SFR avait ouvert le bal en 2015, avec une combine qui fleure bon l’abus de droit. Le Canard avait expliqué le truc : en offrant à leurs clients l’accès gratuit à nombre de titres de journaux, les opérateurs appliquent à près de la moitié de la facture téléphonique le taux de TVA réservé à la presse (2,1%), au lieu du taux normal (20%). La facture du client demeure inchangée, mais l’opérateur, lui, augmente sa marge, puisque la TVA qu’il règle à l’Etat diminue. »

Pas mal, hein ? Pas mal du tout. Voilà qui redouble ma satisfaction d’avoir résilié la fameuse option, puisque ça sera toujours ça de fric malhonnête en moins pour un contribuable avide de bénéfices acquis facilement en exploitant les failles du droit. Même symboliquement. 400 millions d’euros de taxes « économisées » par an… Inutile de vous dire que ça m’a légèrement énervé. Et c’est allé croissant.

Je vous disais qu’il y avait trois articles : j’ai lu sur la même page un second reportage sur les impayés des milliardaires français possesseurs de médias, lesquels font délibérément traîner les factures de leurs fournisseurs et sous-traitants, un petit jeu qui vise à racler quelques centaines de milliers d’euros chaque année et tant pis si ça fait mettre la clé sous la porte à des photographes et des agences de presse. Bolloré chez Canal ou Drahi à l’Express, dans tous les cas c’est la misère pour ceux qui leur vendent des services et galèrent ensuite à se faire payer. Et donc jamais deux sans trois, j’apprends dans l’article du dessous qu’un numéro du Figaro comportant des reportages sur le tournant tyrannique en Turquie affiche aussi en dernière page une publicité vantant le régime d’Erdogan. Eh bah oui, cet emplacement de pub-là étant facturé 173 000 € HT, ce serait dommage de se gêner… On va même dire que c’est le ton critique du Fig’ qui était l’anomalie et pas la pub, puisque la semaine suivante c’est 12 pages de publi-reportage à la gloire du nouveau sultan, rédigées par une agence de propagande turque basée en Suisse, qui s’étalent dans les belles pages du journal de Dassault. Pas de jaloux, hein : le même brillant travail de cirage de pompes grassement payé apparaît à l’identique dans Les Echos de Bernard Arnault quelques jours plus tard. Merci patron(s) !

Ça ne donne pas une confiance excessive dans l’état de l’information journalistique en France quand elle est presque totalement asservie par de vieux propriétaires cousus d’or et d’euros douteux, marchandisée en piétinant la notion de ligne éditoriale, prostituée par des opérateurs qui n’y voient qu’une arnaque de plus pour encaisser illégalement quelques billets en rab. L’argent n’a pas d’odeur ? Si, et elle embaume les kiosques à journaux et les sites d’actualités. C’est une puanteur qui n’a rien à voir avec le parfum tenace de l’encre et du papier. C’est un relent de peste qui traîne de vrais cadavres dans son sillage. La presse française est malade et corrompue, ce n’est pas aujourd’hui que je l’apprends mais trois confirmations en un jour, je dois dire que j’accuse le coup.

Heureusement, je connais un remède. On ne peut pas lire de tout : d’abord on n’a pas le temps et ensuite, si on ne fait pas un peu attention, on chope tout un tas de saloperies. Alors mieux vaut lire moins, et sélectionner. Le Monde Diplomatique, Le Canard Enchaîné, mais aussi Mediapart, Acrimed, Arrêt sur images, ou encore Gamekult pour les jeux vidéo… j’en connais quelques-uns, il en existe de plus en plus. Pas besoin de se boucher le nez et de se forcer à acheter un papier qui vous donnera à la fois la nausée et les mains sales : le journalisme indépendant bouge encore, il reste des gens qui font leur travail sans être écrasés par des patrons aveugles à toute autre chose que le fric pour le fric. Il faut investir dans cette presse-là et laisser le reste mourir d’étouffement sous le poids de sa propre nocivité. Pour moi, c’est un combat, de la même façon qu’il faut aller voir des films en salle pour tenir en respect la voracité des plateformes de VOD américaines, ou de la même façon qu’il faut voter pour des gens honnêtes afin de mettre dehors ceux qui ont fait de notre pays l’un des plus corrompus politiquement en Europe.

Si l’alternative, c’est se confire dans la désinformation, la presse caniveau et la trash-TV pendant que Hanouna nous suce l’esprit critique à la paille comme le gros insecte-cerveau de Starship Troopers, autant vous dire tout de suite que ça sera sans moi.

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