En mémoire

Pourquoi et pour qui écrit-on ? J’ai plaisanté une fois en disant que ce blog n’était là que pour faire rire ma mère, et c’est en partie vrai. Bon, j’écris pour faire rire et réfléchir n’importe quel lecteur, mais je n’ai pas pour autant défini d’objectif en termes de satisfaction humoristique ou de stimulation intellectuelle. À vrai dire, l’enjeu n’est pas là ; la véritable raison pour laquelle j’écris, c’est pour me relire des années plus tard. Je m’inscris, comme un autoportrait de mots qui ne dit pas son nom.

Le pourquoi de ce blog, c’est que je sais qu’il y a dans ces textes la trace d’un moi qui n’existera bientôt plus en tant que tel, pas seulement parce que le renouvellement des cellules est tel qu’en moins de 10 ans la totalité de notre corps est remplacé par de la matière neuve, mais parce que dans le même temps le caractère et les idées fluctuent. J’aimerais garder cette trace pour mesurer un jour la distance parcourue, ou bien tout simplement m’offrir quelques instants de nostalgie, sans avoir à relire toutes les chroniques de Narnia ou bien me rendre dans un cinéma pour m’infliger deux heures de recyclage cinématographique boursouflé, paresseux et pathétique façon Le Hobbit, Jurassic World ou Rogue One. Oui, j’ai revu récemment le Seigneur des Anneaux, ça m’a mis les larmes aux yeux, après quoi j’ai réprimé alternativement bâillements et hauts-le-cœur pendant tout le Voyage inattendu – je ne pense même pas que j’enchaînerai avec les deux suivants. En matière de cinéma, je ne déteste rien de plus que cette espèce de marchandisation du souvenir qui ne sert qu’à faire du fric, sans aucun relief malgré la 3D, sans aucune âme en dépit de toutes celles qu’ont dévoré les studios pour maintenir leur santé diabolique, sans aucune possibilité de dire que c’est mauvais car le produit est de suffisamment bonne facture pour faire le travail (un piège intellectuel extrêmement frustrant et très bien mis en mots par le critique de cinéma Durendal dans une analyse sans concession de la formule Disney/Marvel). Mais je m’égare, et pas seulement de la Part-Dieu. Revenons-en à l’écriture.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est moins le pourquoi que le pour qui. En ce qui concerne le blog, j’ai dit que l’enjeu n’était pas là, ce qui explique le peu de publicité que je lui fais et le lectorat réduit (mais d’une qualité inversement proportionnelle, car vous êtes les plus intelligents et les plus beaux). En revanche, la question se pose de façon cruciale pour un autre travail d’écriture que je suis en train d’aborder : sous quelle forme synthétiser tout ce que j’ai appris durant les quatre mois d’études cartographiques de mon ultime stage de master ? Eh oui, on sort du blog là, on n’est plus dans la petite blague privée ou le trip mémoriel, c’est de science qu’il s’agit bon sang ! La science, sans laquelle l’humanité – non, pour une fois je ne vais pas plagier Pierre, et puis on n’a pas le temps pour ça.

La science pose la question de pour qui écrit-on de façon beaucoup plus aigüe que mes petits calembours et néologismes rigolos (presque) hebdomadaires. Plus précisément, j’ai dans la tête, sur le papier et dans mon ordinateur des tas de choses intéressantes à dire sur la cartographie, accumulées durant un stage recherche sur le point de s’achever, ce qui est généralement le moment de panique où l’on se demande que faire de tout ça. C’est le revers de la relative liberté accordée aux recherches scientifiques : les productions ne sont pas toujours arrêtées à l’avance, car elles dépendent en partie de la nature des découvertes. Dois-je rédiger quelques articles pour une revue de géographie parce que j’ai des observations intéressantes sur certains territoires ? Faut-il préférer une BD sur un blog scientifique qui montrent les représentations que véhiculent les cartes et comment ne pas tomber dans le panneau de la désinformation ? Une vidéoconférence en anglais sur YouTube car le public est plus anglophone que francophone ? Un glossaire détaillé sous forme de livre numérique au format EPUB parce que c’est rapide à faire et pratique à lire ? Une bouteille à la mer ?

Et que se passe-t-il lorsqu’on réalise que tout cela a déjà été fait, très bien fait et sur des plateformes à l’audience infiniment plus large que les canaux de diffusion auxquels j’ai accès ? Eh bien on retombe sur ses pieds : le premier lecteur – après la machine –, c’est celui qui écrit. C’est pourquoi, quelque soit le format final de cette synthèse de stage, c’est au mémoire que je consacrerai le plus d’attention. D’ailleurs, c’est dans ce dernier que ressort le plus l’idée qu’on écrit à soi-même, car soyons réalistes, qui lit des mémoires ? À part d’autres étudiants qui les feuillettent distraitement à la recherche d’une improbable illumination méthodologique, les chercheurs qui ont épuisé toute la littérature pertinente dans leur domaine, ou bien des professionnels désespérés qui traquent l’étude de cas qui leur permettra de ne pas aller au prochain comité de pilotage les mains vides, liquéfiés de terreur par la perspective de ne pas avoir de réponse à la question piège du patron qui se tient en embuscade derrière la machine à café ? Je sais, j’exagère. Ceci dit, je ne sais pas si j’exagère beaucoup.

Écrire un mémoire, je veux dire, vraiment écrire et pas déverser des mots pour remplir le papier et le contrat pédagogique, aboutir à quelque chose de significatif, un bon mémoire donc c’est comme une longue séance d’ouverture du chakra frontal : un défi à soi-même et à toutes les petites voix fourbes qui murmurent « Bon à rien » aux heures les plus sombres de nos doutes nocturnes, défi au bout duquel on émerge dans un meilleur état spirituel et intellectuel qu’avant. J’ai beaucoup d’estime pour ce lent travail de maturation qui forme à la ténacité et à la rigueur, ce qui peut me faire qualifier de vieux jeu (du coup autant charger la barque : j’aime le jazz, le bruit du vent dans les arbres et la musculation sans machines – faites-moi un procès). Au passage, on produit de la connaissance – la belle affaire. En réalité, on accouche surtout de soi-même, comme un écrivain qui transforme un vécu douloureux en succès de librairie, la popularité en moins. Et c’est difficile de faire ça dans des articles, une BD, une vidéo ou un glossaire. Attention, je ne dis pas qu’il ne faut pas vulgariser : quand on a matière à faire une belle communication scientifique il ne faut au contraire négliger aucun support. La connaissance a vocation a être diffusée de la façon la plus large possible. D’ailleurs, une fois qu’on a fait un mémoire on peut très bien lui donner une seconde vie sous forme d’articles pendant un bout de temps, si le matériau de base est de bonne qualité. Mais parfois le matériau en question ne constitue pas une découverte dont le public ne saurait être plus longtemps tenu dans l’ignorance, mais plutôt la démonstration que l’auteur a saisi quelque chose et en même temps ouvert une piste. Dans ce cas, le mémoire est le format idéal pour cette démonstration, et peu importe l’étendue de son lectorat.

Et puis que voulez-vous, j’aime ce côté solennel et imposant, un peu suranné, de la démonstration scientifique, l’idée de la somme (car elle sous-entend sommité et sommets…). L’année passée, j’ai traité mon sujet de recherche en une trentaine de pages. Les deux professeurs qui se partageaient la soutenance ont débattu quelques minutes de la longueur du machin, l’un estimant que ma production était au sujet ce que les Lego Star Wars sont à Star Wars – ce sont ses mots –, et l’autre défendant la concision d’une recherche qui ne se juge pas au poids. Jugez vous-mêmes, il est en ligne avec son petit symbole « Festival de Cannes » qui divulgâche quelque peu la décision du jury. Je suis très fier de ce mémoire-là ; j’ai juste envie d’en écrire le triple cette année.

Je termine cet article avec une pensée pour Louise Merzeau, ancienne présidente du conseil scientifique de l’Enssib, décédée ce mois-ci. Elle avait travaillé sur les questions de mémoire et de traces, d’accès à la connaissance et de communs. Elle m’avait un jour encouragé à poursuivre ce que j’avais entamé avec mon mémoire sur la photo numérique. Sachant combien ces mots comptent à l’oreille d’un jeune étudiant qui se demande s’il pourrait faire un jour de la recherche, je la remercie par-delà son absence.

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