Archéographie

À force d’étudier la typographie, j’ai eu mon premier cas de typomanie : j’ai fait une pause dans la lecture d’un livre pour prendre le texte en photo et identifier la police de caractères. C’était Pour seul cortège de Laurent Gaudé, chez Actes Sud, composé de façon simple, classique mais élégante. J’ai écrit cette année un article sur la sémiologie des lettres d’imprimerie, pour la préparation duquel j’ai lu de nombreuses descriptions fleuries de ces petits signes fins ou empâtés, dénudés ou à empattements, classiques assoupis et modernes bruyants. J’ai appris que certains invitent à la contemplation extérieure, tandis que d’autres vous aspirent dans le bruissement du texte. J’ai constaté leur pouvoir d’attraction, leur qualité variable, leur histoire riche en rebondissements graphiques. Et donc inévitablement est arrivé le moment où, absorbé dans la lecture d’un bouquin, j’en suis sorti d’un coup par cette réflexion toute bête : « Qu’est-ce qu’il est beau ce titre… »

On regrette toujours les bonnes idées que l’on n’a pas pris le temps de noter. Il en va ainsi du calembour crasseux comme de la recette improvisée. Il y a plusieurs mois déjà m’en est venue une que je n’avais pas pris le temps de noter (je n’avais pas encore réfléchi à « Réécrire le monde », qui a été auto-épiphanique de ce point de vue). Elle vient de me revenir par hasard et cette fois-ci je vais me dépêcher de la fixer avant qu’elle ne s’envole de nouveau. En fait de bonne idée, il ne s’agit que d’une idée, et même – en tout cas je le pense et c’est ce qui m’a empêché de la noter –, une évidence, voire un lieu commun. Mais quelqu’un m’a fait la réflexion il n’y a pas longtemps que plus on est expert sur un sujet, plus il nous paraît invraisemblable que le monde entier ne soit pas comme nous à la pointe des connaissances sur ledit sujet, d’où l’intérêt de noter les évidences pour mieux les retourner et les interroger.

La réflexion était la suivante : il existe des pans entiers de notre environnement qui nous sont à la fois immédiatement perceptibles et presque entièrement inaccessibles, vus mais pas regardés, et si d’aventure nous déchirons un peu du voile tendu entre nous et ces espaces, alors ce n’est pas seulement notre perception qui change mais tout notre être, et ce à jamais.

C’est ce que j’appelle dans ma tête les paliers de la connaissance, toujours dissemblables et sidérants. On en franchit un régulièrement mais pas beaucoup dans une vie. Tomber amoureux ; trouver un reflet de son âme dans une musique ; se rendre compte que la lune est un énorme caillou qui flotte à quelques centaines de milliers de kilomètres ; réaliser que chaque fragment d’écriture est un caractère dessiné dans un contexte historique, culturel et technique précis ; etc. Le point commun entre ces phénomènes ? Ils saturent l’espace autour de nous, ils constituent la matière même de notre environnement physique et social. Changer de point de vue sur eux, c’est changer donc totalement notre façon de voir le monde. On n’observe plus les relations humaines de la même façon après avoir compris à quel point le désir les gouverne. On n’entretient plus le même rapport à la musique quand on a trouvé en elle une seconde patrie, capable de réduire la distance, la haine et les frontières. Impossible de voir à nouveau la lune en deux dimensions lorsque vous avez débloqué mentalement la conception de son volume, la réalité de cette sphère rocailleuse, l’émerveillement toujours renouvelé de savoir que là, juste là, à portée de fusée, il y a une boule pierre géante qui flotte !

Et bien sûr, difficile de passer outre l’apparence du texte quand on a passé du temps à en étudier tous les ressorts. Plus que toute autre invention humaine, l’écriture est omniprésente, banalisée, universelle. Elle est sur nos sols et nos murs, dans nos mains et au-dessus de nos têtes ; sur le papier, sur les écrans ; parfois même sur les corps. Alors si vous apprenez que l’écriture ne sort pas de nulle part mais est lentement dessinée, forgée, raffinée, c’est tout un vocabulaire graphique que vous redécouvrez soudainement. Ce panneau dans le métro ? Une variante spécifique de linéale, créée pour une lisibilité optimale. Les titres des magazines chez votre coiffeur ? Des didones aux contrastes élégants qui règnent sur les domaines de la mode et du luxe. Cette page de roman que vous allez tourner dans un instant ? Une garalde si douce et ronde que vous ne la voyez plus, aspiré par ses accents calligraphiques. Moi je la vois. Je la trouve si belle qu’elle me fait remonter à la surface des mots depuis les profondeurs rouges et épicées du récit de la mort d’Alexandre. Si belle, que pendant quelques minutes j’ai arrêté de suivre l’écriture pourtant hypnotique de Laurent Gaudé, pour regarder le texte, tourner le livre dans tous les sens, l’approcher de la lumière, capturer son apparence. Si belle était cette garalde, que je devais absolument savoir qui elle était. La connaissais-je ? Était-elle ancienne ou nouvelle ? Qui l’avait dessinée ? On peut facilement identifier une police aujourd’hui, que ce soit sur une page Web grâce à une petite extension du navigateur, ou bien sur une image que l’on fait analyser par un service en ligne. L’informatique s’est emparée de la typographie comme du reste : on peut perdre des heures dessus sans jamais lever le nez, l’anticipation de la découverte motivant sans cesse de nouvelles explorations. Ainsi va l’archéologie du caractère à l’ère numérique.

Pour seul cortège est en Garamond. Claude Garamont (oui, c’est comme Dupond et Dupont) a vécu au même siècle qu’Aldo Manuzio ; ensemble ils ont marqué si fortement l’histoire de l’imprimé qu’une famille entière de caractères portent un nom qui leur rend hommage : les garaldes. Le choix de la police, pour un éditeur, peut relever d’une multiplicité de facteurs : coût, habitude, contraintes, geste artistique… Et le nombre de possibilités peut parfois donner le tournis. Ainsi dans l’édition anglo-saxonne, un adage préconise : when in doubt, use Caslon (« En cas de doute, utilisez du Caslon »). Caslon et Garamond sont des choix solides, conservateurs mais prouvés. Ces lettres-là se coulent à merveille dans un livre, dont la forme a été perfectionnée il y a bien longtemps. Les sélectionner pour un livre est comme opter pour une fleur de sel cueillie à la main au moment d’assaisonner un poisson pêché le matin : simple et évident, impossible à rater. Discret également, laissant les convives s’interroger sur l’origine du fumet qui leur chatouille les narines, conjecturant sur le bouillon qui a parfumé le plat, tandis que le chef, un léger sourire sur ses lèvres closes, sait que c’est l’ingrédient de base lui-même qui s’exprime, magnifié de façon subtile. Alors Actes Sud a mis du Garamond (et probablement l’Adobe Garamond Pro embarqué dans InDesign) et le texte de Gaudé s’est fondu dans une chevauchée de caractères, cavaliers du dernier souffle littéraire.

***

En guise d’épilogue illustré, je pose une dernière bricole avec cette idée avant de refermer la page. Pour moi, il s’agit d’une petite merveille esthétique. Pour un typographe un peu plus pragmatique, il s’agit juste du mot « plume » écrit en norvégien avec des caractères Garamond, avec ligatures et correction de l’approche. Je vous laisse apprécier l’image, et vous invite, au terme de cette lecture, à lire de plus belle.

Plume en norvégien se dit fjær

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Une réflexion sur “Archéographie”

  1. Un de mes écrivains préférés d’une maison d’édition dont mêmes les livres de poche sont de beaux objets qui apportent rêve , réflexion .Quand tu dis regarder un texte , je partage cette sensation qui enveloppe ce que dit le récit. J’attends de te lire sur l’écriture et la cartographie.
    M.

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