Micro-trotteur

D’article en article, je remonte à la source de l’écriture pour en démêler l’écheveau dont les racines s’étendent jusqu’au faîte de ses fondations solidement ancrées dans les nuages immatériels de la pensée, comme dirait Raffarin. Oui, vous avez compris, que ce soit au niveau thématique ou en matière de références littéraires, c’est la suite de l’article précédent. En fait, non : c’est l’origin story de l’article précédent, qui lui-même était le prequel de « Réécrire le monde », ou bien si on respecte la loi Toubon, c’est le récit des origines de l’antépisode de l’article susdit.

C’est la suite et l’origine, parce que je suis remonté de l’écriture vers son environnement, et que j’essaie de remonter encore et plus spécifiquement vers les différents stimuli qui nourrissent la production des signes. C’est un voyage. Selon les jours et les rivages, ça ressemble à la quête hallucinée des narrateurs dans La Horde du Contrevent d’Alain Damasio ou bien à l’auto-autopsie de Mozinor. J’ai déjà parlé de regard il y a longtemps et j’y reviendrai, parce que j’ai accumulé de nouvelles expériences sur le lien entre regarder et écrire à l’âge numérique, mais aujourd’hui j’avais envie d’écrire sur l’ouïe, et je ne parle ni de mon deuxième prénom ni du dernier machin communicationnel ferroviaire mais de l’audition. Restez toutOui, chaussez vos gants et écoutez comme ça sent bon.

Ça commence par cette petite rengaine, cette petite exclamation pleine de joie, ce petit bouillonnement de gratitude qui ponctue souvent mes fins de repas. « Merci, Guillaume Meurice ! » C’est la voix de Charline Van- attendez je vérifie l’orthographe sur le site d’Inter… Vanhoenacker, voilà. Sacrée Charline, « la grosse Belge » comme a dit une fois Pierre-Emmanuel Barré, suscitant dans le studio une réaction que je partage, entre rire et ire : « Ah non Barré, pas Charline… », parce qu’elle est tellement sympa Charline, avec son humour qu’elle dose parfois d’une pointe de méchanceté par immersion dans un bain d’acide sulfurique. Elle met un tel engouement sincère et joyeux à essayer de faire décanter du bon humour à la radio tous les jours (quel boulot) que c’est impossible pour moi de la confondre avec l’un de ces dépressifs énervés, cyniques et charbonneux comme Carlier, Guillon ou Barré, qu’on déteste autant qu’ils nous font rire. « Merci, Guillaume Meurice ! », dit-elle avec cette intonation reconnaissable entre mille, cette manière de prononcer les i avec un sourire immense, si grand que la proximité des i avec les deux c sifflants font de la phrase comme un rire fuité, un « hihihi » d’enfant qui sait que la blague est bonne mais que la victime de la chute est juste derrière lui, donc discrétion. D’ailleurs, quand la personne qui met la chronique en ligne pour les podcasts coupe le son juste après la dernière syllabe du plus génial micro-trotteur de France, c’est moi qui dit « Merci, Guillaume Meurice ! » en sifflant un peu comme Charline.

AU GRAND HUMORISTE, L’ÉCRIVEUR RECONNAISSANT, lui qui s’abreuve chaque jour de la semaine à la source de toutes les bêtises par ledit humoriste patiemment collectées.

L’expression « le plus génial micro-trotteur de France » n’est pas galvaudée : Guillaume Meurice donne des lettres de noblesse à cet art et de bassesse à ses victimes. Sa chronique, « Le moment Meurice » est un micro-trottoir souvent drôle, parfois éblouissant, quelquefois un peu facile, et qui part du principe tout simple suivant lequel les gens sont heureux de proférer tout et n’importe quoi sur rien en particulier, déversant bile et billevesées par voie orale et depuis le fondement à tout heure et dans le plus grand enthousiasme, et qu’il suffit dès lors de prendre un micro, pointer un endroit de la carte, s’y rendre et poser des questions simples d’un air un peu bête pour ausculter la société avec plus d’efficacité et moins de caricature que bien des reportages du 20h. La ruse réside dans la thématique à choisir et les questions à poser, et peut-être dans l’attitude de Meurice lui-même, auquel les gens ne semblent pas prêter le pouvoir qu’il détient réellement lorsqu’il met en boîte leurs propos pour la plus grande joie sidérée de millions d’auditeurs, dont moi.

Cette chronique, je le disais plus haut, est une dérivation placée directement à la source de ce qui se pense, dit et écrit dans la France d’en-haut, celle d’en-bas, parfois celle d’à-côté et aussi celle d’en-marche. Tiens, ce dernier jeu de mot – pas bien éloigné de l’humour de bureau si cruellement stigmatisé dans l’article précédent –, me fait penser que j’aimerais bien être une mouche pour aller espionner les actuels pensionnaires de maternelle afin de savoir quelles blagues crasseuses ils inventent avec le nom de l’actuel président. Ma jeunesse a été irrémédiablement marquée par l’une de ces blagues qui redéfinissent les limites du 1er degré, à savoir croiser les doigts puis faire frétiller l’un des deux majeurs en-dessous de la voûte ainsi formée en gloussant « la quéquette à Jacques Chirac ! » Je ne vais pas faire d’animation cet été pour cause de stage et rédaction de mémoire, je vais donc rater toutes les nouvelles conneries linguistiques inventées par les gamins en 2016–2017. Tristesse. Cette chronique, disais-je avant d’être grossièrement interrompu par moi-même, est une bénédiction pour quiconque se sent un peu déconnecté des réalités du pays. Si comme moi votre seuil de tolérance à la bêtise est particulièrement bas, adieu le mal d’inspiration ! Écoutez quelques épisodes et vous voilà, bave aux lèvres et vipère au poing, à taper furieusement sur le clavier et divers groupes socio-culturels pour pondre l’un de ces réquisitoires que Desproges renierait sûrement mais misère, ça fait du bien quand ça sort.

J’entends une idée, elle m’énerve, j’écris à quel point elle m’énerve, je publie mon énervement. J’entends une autre idée, elle me comble de joie, j’écris à quel point elle me comble de joie, je publie ma joie dans les combles (soyons honnêtes, qui lit ce blog ?).

Je vis l’écriture comme un mécanisme d’expression connecté de façon intense à mes mécanismes de perception. C’est le poulpe qui, touché, éjecte son encre sur du papier pour faire part de son émotion. C’est le chat qui ronronne et mord – pas forcément dans cet ordre –, sous les caresses. J’essaie de tendre l’oreille, autant que faire se peut quand on passe sa journée à lire, parce que je sais que tout le monde n’écrit pas. Il y a des gens qui ont la flemme d’écrire mais qui ne peuvent pas s’empêcher de l’ouvrir. Alors je puise dans ces stimuli aussi, pour ne pas perdre une miette de ce qui deviendra peut-être un texte. Et je sais à quel point c’est un vécu particulier, et non une norme. Car il y a aussi ceux qui vivent l’écriture comme une épreuve, telle Zézette épouse X qui tente de remplir son formulaire avec des « Ça dépend » qui dépassent. Il y a ceux qui maîtrisent très bien l’écriture mais comme instrument de domination. Ceux qui s’en emparent pour améliorer leur condition sociale. Et au milieu, des légions d’alphabétisés approximatifs qui s’en cognent parce que « Dis Siri, hé Google, oh Alexa, crée un nouveau mail et écris… ». Inévitablement, mon vécu de l’écriture m’amène à passer des considérations humoristiques aux confrontations politiques. L’écriture me fait rire, mais n’oublions pas Foucault : elle sert aussi à contrôler, c’est-à-dire surveiller et punir.

Au fait, je n’ai rien contre la synthèse vocale et les assistants informatiques, bien au contraire. J’ai un très bon ami contre-alto et diplômé en chimie qui bosse actuellement comme conseiller à l’Élysée. Il synthétise des voix.

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2 réflexions sur “Micro-trotteur”

  1. Quel sot suis-je ! Le « mettre un terme au mètre » de ton précédent article a bêtement influencé ma lecture de celui-ci. Ainsi, j’ai compris le « Dis Siri, hé… » comme un Dies Irae traduisant la colère divine envers les nouveaux dieux numériques. Ne connaissant pas l’application Siri et l’entreprise Alexa, j’ai pensé qu’il s’agissait de prénoms choisis pour former la suite du jeu de mots. Mais je ne trouvais pas le jeu de mots, bien évidemment – ou bien existe-t-il vraiment et en ce cas ce n’est pas sottise de ma part mais crétinisme. Alors j’ai regardé ce qu’étaient Siri et Alexa sur wikipedia, je me suis aussi souvenu avoir lu « L’homme nu » de Marc Dugain, j’ai relu la fin de ton article, et je me suis dit que j’avais besoin de vacances. Si au moins ma bévue t’amuse, ça me consolera…

    1. Oui, ça m’a fait rire ! Il n’y a pas de jeu de mot, ce sont bien les noms des nouveaux chevaux de Troie à la mode. J’ai lu une blague sur le sujet :

      — Durant le XXe siècle, les gens s’inquiétaient de micros espions posés dans leurs murs. Aujourd’hui, les mêmes demandent à leur téléphone « Dis micro espion, est-ce que les chats peuvent manger des crêpes ? »

      Je me souviens aussi de « L’homme nu », qui m’était tombé des mains. Les auteurs mettaient tout dans le même sac, humains, technologie et usages. Je préfère la critique plus ciblée d’un Olivier Ertzscheid (« L’appétit des géants » tiré de son blog Affordance http://affordance.typepad.com) ou celle plus équilibrée d’un Xavier de la Porte (« Place de la toile » et « La vie numérique » https://www.franceculture.fr/emissions/la-vie-numerique).

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