Divulgâchis d’antépisode

Je me souviens de la première fois que j’ai entendu parler de la loi Toubon. Elle constituait la chute pas bien haute d’une blague un peu molle, de celles qu’on entend parfois dans un bureau quelconque à l’heure où le rond de cuir, gestionnaire inquiet, tente d’asseoir sa maîtrise de l’organisation du travail par la stimulation des zygomatiques de ses subordonnés. Le résultat peut prendre des formes variées, du bref mais caractéristique soupir nasal en réponse à une image amusante vue sur le net, jusqu’à la franche fission de poire sur son plat de côtes tenues que seuls les pires calembours savent déclencher (je ne sais pas pourquoi mais le totalement absurde « — Qu’est-ce qui est transparent et qui court dans la forêt ? — Un troupeau de vitres. » m’a toujours plié en deux).

La loi Toubon mais quoi qu’est-ce, me direz-vous ? Afin de l’illustrer par l’exemple, ce qui frôle le pléonasme, qu’il me suffise de dire qu’au lieu de fleurir la phrase précédente d’un verbiage polysyllabique à haute teneur en vocables locaux issus d’une culture langagière sémio-responsable, j’aurais pu écrire que la punchline du manager, qu’il ait voulu paraître cool ou bien favoriser l’esprit de team-building, n’était pas vraiment la private joke ultime qui ferait se loler la team design mais plutôt un comeback de son côté has-been. Or ce ne serait pas très Toubon – pardon, pas très Allgood.

Vous aurez compris si vous ne la connaissiez pas que cette belle loi défend avec fierté notre patrimoine linguistique (prière d’assumer brièvement une posture fière, de porter la main à la tempe, le coude vigoureusement fléchi, de penser très fort « On les aura ces salauds », de pousser un beau cocorico et de vous faire une tartine de ce que vous voulez, on est en république après tout, je ne vais pas non plus vous dire quoi tartiner, maroilles ou groseilles, cancoillotte ou noisettes, choisissez votre poison mais attention évitez les mélanges, seuls les Belges sont capables d’y survivre, voyez par exemple la morue aux fraises de Gaston Lagaffe). Or cette défense est un combat quotidien, notamment face aux machines (prière de fredonner le thème de Terminator, de glisser un air suspicieux au terminal depuis lequel vous lisez ce texte, de frapper votre torse avec conviction, de penser très fort « Ils ne nous auront pas les salauds » et de vous resservir un verre, je ne sais pas moi, on a envie de granités ces temps-ci mais il y a aussi de très bons rosés dans le Sud, mais attention aux mélanges, dans les pubs en Angleterre quand c’est votre anniversaire vos potes sont susceptibles de vous payer une pinte composée d’autant de boissons que d’amis, je ne ne recommande pas, ni les amis ni la pinte).

Si vous imbibez de liqueur quelques humains sélectionnés au hasard, la plupart présenteront rapidement les symptômes de ce qu’on appelle communément l’alcool joyeux ; quiconque a déjà tenté de faire boire des ordinateurs a pu constater que le résultat prête moins à rire, sauf les luddites à qui ça chatouille la luette. En effet, remplir son unité centrale avec du whisky mène rarement à un happy end – pardon, un heureux dénouement. Quelque soit le spiritueux, la machine est donc peu spirituelle. Mon correcteur orthographique lui-même n’a aucun humour, j’en veux pour preuve la manière dont il traite ce texte que je suis en train d’écrire. On pourrait penser au premier abord qu’il sait correctement faire rougir les perfides Anglois mal déguisés parmi les honnêtes François bien propres sur eux – pas du tout ! S’il souligne joke ou punchline, je suis convaincu que c’est parce qu’il est allergique au champ lexical de l’humour ! La preuve, ce pandore électronique peu consciencieux laisse filer sans sourciller les mots cool ou team. Crime de lèse-majesté ultime, il rature Toubon ! Ça c’est un sale coup… à moins qu’il en ait bu un, de coup ?

***

Il y a trois semaines, j’ai arrêté d’écrire le temps de partir en vacances. La pensée a horreur du vide et je me suis mis à lire avec avidité, comme je ne l’avais pas fait depuis des années. Attention, pas du texte en ligne ou bien de la presse : des livres ! J’en suis à mon sixième livre en moins d’un mois. Étonnant, ce rapport entre lecture et écriture. Comme deux faces d’une pièce qui ne retomberait jamais sur sa tranche. Habituellement, je me situe plutôt à l’équilibre, je lis énormément mais dans le même temps je passe ma journée à écrire ; le tout pris dans un flux informatique qui transforme la lecture en note par le copier-coller, ou bien la saisie de texte dans le navigateur en une page qu’on se met alors à lire. Lorsque je suis parti en voyage, je me suis coupé des flux : j’ai laissé derrière moi tous mes dispositifs faisant à la fois lecture et écriture numérique pour ne garder qu’une liseuse, un carnet en papier et un vieux Nokia. Des objets à usage quasi unique (je n’annote pas les bouquins dans la liseuse) ; c’est d’ailleurs pendant ces vacances que j’ai réalisé l’envie d’avoir un vrai appareil photo, et pas une pastille de 7mm de diamètre à l’arrière de mon téléphone, mais passons.

Lecture et écriture se sont désynchronisées : j’ai noirci mon carnet avec des souvenirs de paysages et les impressions laissées par les livres que je lisais le soir, mais ce que j’avais vécu, lu, absorbé était bel et bien physiquement séparé de l’écriture. J’ai vécu un retour en force du réflexif : obligé de faire un grand pas en arrière, à la fois technique et mental (les deux étant étroitement liés), pour réfléchir à ce que j’avais vu, lu, entendu.

Et dans ce contexte, j’ai eu une épiphanie, presque contre-intuitive : parlant anglais toute la journée avec mes compagnons de voyage, je me suis surpris à ressentir une satisfaction profonde à replonger quotidiennement dans ma langue natale pour lire et écrire. Moi qui lis ou visionne à 98% des œuvres en anglais. Moi qui travaille dans des domaines saturés de mots anglais. Moi qui ai basculé ordinateurs, téléphones et même notation musicale en anglais depuis des années. Serais-je en fait moins anglophile que je ne le pensais ? Il y avait des signes avant-coureurs : depuis plusieurs mois, je sentais une exaspération croissante face à l’utilisation systématique de termes anglais partout, tout le temps, à tort et à travers. De plus en plus, je reprenais les gens et les forçais à traduire. Marre de lire fact-checker au lieu de vérifier ou corroborer, d’entendre data à la place de données ! Je pourrais dresser un inventaire délirant, mais cet article l’est déjà suffisamment ; on atteint bientôt un mètre de texte et je m’échauffe, il faudrait donc mettre un terme au mètre.

J’ai remis tous mes appareils en français mais je ne pense pas que c’est un coup de sang patriotique ou une lubie estivale. Je pense plutôt que c’est un symptôme d’une envie plus durable, au départ inconsciente et maintenant assumée, d’avoir au moins un domaine dans lequel je me sente expert, spécialiste, voire érudit, par opposition à toute la connaissance de surface que j’agrège depuis la naissance sur des sujets dont le principal critère de sélection est leur éloignement mutuel. Mon prof de philo en terminale m’avait dit dès le premier devoir (un piètre 8/20) que mon écriture « se promenait dans le jardin du sujet » d’une façon certes pas désagréable mais pas vraiment productive non plus. J’ai gardé cette habitude de butiner, de collecter à droite ou à gauche (voire au centre et quelquefois au bord). J’ai compris que je serai un tisseur de liens et que je travaillerai dans des démarches transversales, insecte sautillant loin de ces spécialistes opiniâtres qui fouissent la terre du jardin pour creuser leur sujet. Et c’est pour cela qu’en dehors de la musique, où je commence à virer monomane du jazz, il n’y a guère que la langue française pour laquelle je cultive une passion exclusive, définitivement non transversale, qui me pousse à creuser, creuser, creuser, pour découvrir toujours plus de mots et de tournures, de détails, de signes, de savoirs secrets et obscurs. Ce n’est pas que je n’aime pas l’anglais, mais j’ai un petit côté loi Toubon, que j’ai appris à assumer récemment, ironiquement grâce à l’anglais. Pour paraphraser l’immortel Raffarin, « pour gagner, la grenouille a besoin du rosbif, pour gagner contre le rosbif. »

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