Deux heures après la fin du monde

Il se fait tard. Je veux dire, sur l’horloge de la fin du monde. En janvier, elle avait été avancée à minuit moins deux minutes et demi ; avec la décision de Trump sur l’accord de Paris, on se situe désormais un peu après deux heures du matin. Or rien de bon n’arrive jamais après deux heures du matin, mais ça personne ne s’en soucie, à part Ted.

Il y a un problème Trump. Ce type voit le monde comme les politiciens britanniques voient l’UE : ils veulent en exploiter tous les avantages et se laver les mains de toute responsabilité ou inconvénient. Le Brexit est un psychodrame magnifique, parce qu’il révèle la pusillanimité des dirigeants anglais, leur incompétence, leur schizophrénie : ils l’ont ardemment souhaité par calcul politique et sont aujourd’hui terrifiés qu’il se réalise. Pitoyable est cette lettre de Theresa May dans laquelle elle déclenche la procédure de départ en tressant des couronnes de laurier à l’Europe et en suppliant l’Union de renforcer sa coopération avec le Royaume-Uni. Quelles vont être les conséquences du Brexit ? Des difficultés accrues pour tout le monde, un gâchis de temps, d’énergie et de vie pour des millions de personnes. Tout ça basé sur les mensonges d’une poignée d’hommes et de femmes obsédés par la conquête et la conservation du pouvoir, qui n’ont pas une seule fois réfléchi aux conséquences de leurs actes.

Le problème Trump a des similitudes avec le Brexit, et quelques différences majeures. Différence d’échelle, tout d’abord, qui nous fait relativiser les dégâts que peut provoquer une île si elle décide de quitter un continent, face au cataclysme causé par un pays qui veut quitter la Terre. Le projet de Trump me fait ainsi furieusement penser à Elysium, le film de Neill Blonkamp dans lequel de riches blancs se vautrent dans le luxe d’une station spatiale sur-armée tout en réduisant la planète en-dessous à l’état de bidonville géant, ou aux BD L’Incal de Jodorowsky et Moebius, avec ce palais présidentiel flottant qui bouche la vue du ciel aux millions de miséreux gavés de télé grouillant dans un puits-cité de plusieurs centaines de mètres de profondeur. Mais la principale différence, c’est la gravité des conséquences, parce qu’on peut se relever d’une crise économique mais pas d’une crise climatique.

Les États-Unis de Trump sont « tous unis contre tous les autres », pour reprendre une nouvelle fois la formule de Rego. On peut aligner les métaphores alarmistes sur les effets d’une telle position, d’autres l’ont fait : scier la branche sur laquelle on est assis, la grenouille dans la marmite, le chien qui boit tranquillement son café dans une maison en feu, etc. Je vais m’attarder sur celle de la grenouille. Il s’agit d’une fable dans laquelle un innocent batracien, jeté dans une marmite d’eau bouillante, s’en extirpe aussitôt avec force coassements, tandis qu’un de ses congénères, deux marmites plus loin, est posé dans de l’eau froide et bouilli lentement sans s’en rendre compte. J’adore cette histoire parce qu’elle est d’inspiration scientifique : il y a vraiment eu des expériences de ce genre sur la sensibilité et l’acclimatation, faites par quelques chercheurs allumés qui cherchaient à tuer le temps en préparant des cuisses de grenouilles. Al Gore a repris la métaphore dans son film Une vérité qui dérange. Ironiquement, il fait comme beaucoup d’autres l’impasse sur un élément crucial des expériences scientifiques ayant inspiré la fable : elle s’intéressent aux réactions du système nerveux. Dans la toute première expérience faite sur le sujet, une grenouille intacte cherche à s’échapper même si la température monte de façon imperceptible ; c’est si la grenouille a été décérébrée qu’elle se laisse mourir à petit feu. Voilà la vérité qui dérange : notre société est engourdie parce qu’elle est décérébrée.

Certains disent que ça s’est fait graduellement, que l’humanité devient progressivement et collectivement de plus en plus bête. Je n’en suis pas sûr. J’ai plutôt l’impression que les extrêmes s’éloignent d’année en année, que ce soit la richesse, le confort ou l’intelligence. Dans certains paradis urbains, les gens sont de plus en plus beaux, mixtes et intelligents, et on se prend à rêver comme Ilana Glazer d’une société « caramel et queer ». Lorsqu’un type comme Trump fait irruption au sommet, c’est le malaise chez ces braves gens : il n’est ni beau, ni mixte ni intelligent, comment est-il arrivé là ? Trump nous renvoie à la diversité du monde, lequel ne contient pas que des métis sophistiqués, mais aussi des métis tout court et beaucoup de gens tout à fait homogènes, parfois drôlement complexes et parfois bêtement monolithiques, ce qui n’est pas forcément un mal, juste la réalité. Le problème, c’est la susceptibilité de tous – bobos café-au-lait de San Francisco, créoles de l’île Maurice ou faces d’endives du Wisconsin –, à l’évidage de crâne par la manipulation de l’information, la profusion des mensonges, la vindicte et la haine. Pour moi, l’intelligence de l’humanité suit une courbe en dents-de-scie, comme c’est le cas pour l’évolution de l’horloge de la fin du monde. Lorsqu’il y a un creux, ce n’est pas un accident génétique : c’est qu’un triste sire a trouvé les bons mots pour abaisser tous les autres à son niveau d’imbécillité.

Difficile de trouver une chute à cet article, car il n’y en a pas forcément pour notre histoire. Pendant tout le XXe siècle, l’humanité a craint de voir arriver la chute à son récit sous la forme d’une grosse explosion finale. Travaillée par cette angoisse, la science-fiction a produit des récits de cataclysmes et de ruptures soudaines ; témoignage de cette époque, l’horloge de la fin du monde continue à alerter sur l’imminence d’une catastrophe. Aujourd’hui, est-ce que ça a toujours du sens ? Je plaisantais en introduction sur le fait que nous sommes à deux heures après minuit mais il y a une logique derrière la blague. Je ne dis pas que la montée du nationalisme et du terrorisme ne font pas craindre une aggravation soudaine, des évènements précis, mais si on revient à la définition de l’horloge – Doomsday Clock renvoie à l’Apocalypse –, alors pour moi la catastrophe s’étire dans le temps depuis des dizaines d’années et dans le futur. La fin du monde n’est pas pour demain, mais pour avant-hier. Signe des temps, les récits d’anticipation se sont renouvelés dans la chronique des lentes dégénérescences : agonie par étouffement agricole dans Interstellar, pourrissement intellectuel dans Idiocracy, stérilisation progressive dans Les fils de l’homme. De temps en temps, un Mad Max vient nous rappeler au bon souvenir du genre post-apocalyptique, mais ça en devient presque surréaliste : nous ne sommes ni pré ni post-apocalypse, nous sommes en plein dedans. Comme une grenouille décérébrée qui se liquéfie lentement et qui se dit « C’est marrant, j’arrive pas à me faire à l’idée que c’est déjà jeudi. » Comme une chute sans fin.

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2 réflexions sur “Deux heures après la fin du monde”

  1. Bien vu ! Comment dire ? J’aime … euh, non c’est pas ça… disons : j’apprécie… non, ce n’est pas le bon terme. Ah, oui, je sais : je kiffe. Non, mieux : je like ! Oui, c’est ça que l’on dit : je like ton article… Ah, je l’avais sur le bout de la langue, est-ce sot ! Bon, ça va mieux.

  2. Je suis ravie que tu aies repris tes petits « exercices de style » qui sont toujours pour moi une grande source de délectation, mais aussi de réflexion. J’admire vraiment ta façon de manier le verbe, tes touches d’humour et la manière dont tu associes les références les plus sérieuses et cultivées avec de la pop culture. Ça donne un côté un peu décalé mais tout à fait rafraîchissant, tout à fait toi 😉 Je ne peux qu’adorer la référence à Ted, qui m’a bien fait rire, et avoir à présent envie de découvrir d’autres livres ou films grâce aux miettes que tu sèmes habilement dans ton article. Quant à la fin du monde et à l’apocalypse, des temps sombres nous attendent encore…

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