Game Over

Nouvelle semaine, nouvelle variation stylistique. Je m’aventure sur la critique de film, avec une constatation : quand on écrit un personnage comme dans un jeu vidéo, ça donne très souvent un mauvais héros de cinéma.

John Wick est un film arrivé un peu par surprise en 2014 et qui m’avait laissé une bonne impression : c’était une histoire de vengeance ultra-classique, avec Keanu Reeves dans le rôle du tueur à gages barbu et dépressif, qui reprend du service lorsqu’un malfrat bête comme ses pieds lui casse la figure, vole sa voiture et tue son chien. Pourquoi la bonne impression ? Parce que c’était un film d’action compétent, copiant sans vergogne une certaine esthétique venue d’Asie, violent et peu bavard, qui ne s’encombrait pas d’un scénario qui aurait de toute façon été mauvais et qui faisait jouer des acteurs que j’adore (Willem Dafoe, Ian McShane, Lance Reddick, Clarke Peters). L’idée d’un réseau de services pour tueurs à gages – hôtels, tailleurs, armureries et même une monnaie spéciale –, m’avait aussi beaucoup amusé.

Il n’y a pas grand-chose à dire de plus sur John Wick premier du nom ; en revanche, il y a des choses intéressantes à dire sur la suite, que je viens de voir et qui est doublement ratée. On peut considérer que le premier film se suffit à lui-même car le second n’apporte rien et ne fait que transformer un petit film d’action sympatoche (comme dirait Pierre Murat) en franchise décérébrée. Le capital sympathie accumulé par le premier film s’évapore à chaque minute : le scénario est quasiment identique, les visuels toujours aussi faussement léchés se lézardent, l’action ne varie pas d’un pouce et le personnage principal ne s’étoffe jamais. Surtout, ça se finit en eau de boudin : le héros est en fuite car il a brisé toutes les règles de son univers, ôtant par là-même le peu de crédibilité bâtie dans le premier film. Donc, comme on dit dans Assassin’s Creed, rien n’est vrai, tout est permis, et on sait très bien pourquoi : le film a plu, il a bien marché, pourquoi se priver de faire tourner la planche à billets en photocopiant la même pellicule pendant plusieurs années ?

Or la suite confirme un soupçon que j’avais déjà après avoir vu le premier film : John Wick est un pur personnage de jeu vidéo. Et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, ce n’est ni un super-héros, ni un vrai méchant, ni même un anti-héros un tant soit peu original ou complexe ; non, c’est une créature purement logique. Un programme. Son monde est fait de choix binaires, dont les paramètres lui échappent ; les règles sont fixées, il ne peut qu’obéir ou désobéir, sans jamais créer la surprise dans un cas comme dans l’autre. Il y a celle-ci : « on ne verse pas de sang à l’hôtel des assassins » (ce qui est l’équivalent de « Pas touche dans le camp » quand on joue à chat). John Wick la respecte dans le premier film et passe outre dans le second, mais jamais ne questionne ni ne remet en cause ce système, alors qu’il est pourtant présenté comme un électron libre. Autre aspect : il appartient à cette famille de personnages qui ne subissent aucune conséquence physique à leurs actions : jamais de blessure grave, jamais de handicaps, jamais de mort. Sa santé se rétablit intégralement comme dans un jeu vidéo, en quelques heures de repos dans un lit de camp ou en ingurgitant du bourbon (potion de vie ou kit de premier secours, je vous laisse le choix de la métaphore vidéoludique). Enfin, il y a un élément flagrant et presque drôle : John Wick va littéralement s’acheter de l’équipement chez différents personnages avec des pièces d’or spéciales avant sa mission. On est à ça du vendeur d’épée magique.

Et puis bien sûr, il y a le détail qui tue – littéralement. Comme Max Payne (le héros de la série de jeux du même nom), John Wick a sa technique spéciale de héros de jeu de tir, qu’il répète ad nauseam à chaque fusillade. Dans les Max Payne, c’est le saut sur le côté en déchargeant les pistolets au ralenti ; pour John Wick, c’est le pruneau en pleine tête, systématiquement. Des fois c’est la première balle, des fois c’est la cinquième, mais il l’oublie rarement. C’est sa signature. Or au bout du cinquantième cabochon qui explose à grands renforts de confiture de groseille, on commence à sentir poindre la lassitude. Il me vient alors une comparaison. Dans le jeu Uncharted, mélange improbable d’Indiana Jones et de Dallas, les héros discutent de leur situation romantique entre deux échanges de grenades avec des mercenaires sur-armés ; les développeurs assument le décalage avec un clin d’œil : au 1000e gugusse abattu, on décroche un trophée intitulé « Dissonance ludo-narrative », soit l’écart un peu absurde entre les passages à l’eau de rose et les monceaux de cadavres de méchants que laissent les héros derrière eux. Si seulement il y avait une dissonance ludo-narrative dans John Wick… mais comme je l’ai dit plus haut, le scénario est quasi-inexistant. Il ne reste qu’une violence répétitive, laquelle prend du coup un tour carrément malsain. À la fin de John Wick Chapitre 2, le « héros » résume d’un coup ses actions, sa personnalité et les deux films : « Je tuerai tous ceux qui viendront me chercher ! »

Je suis le dernier à faire des comparaisons avec le jeu vidéo, quel que soit le sujet, car j’en suis un grand défenseur et la comparaison est souvent instrumentalisée de façon négative, le plus souvent par ignorance, mais là, je trouve qu’elle se justifie. Surtout, elle soulève un sentiment inhabituel : alors que le malaise grandit, on en viendrait presque à regretter que le personnage principal s’en sorte… J’ai même réfléchi à une alternative, car il y a du potentiel dans ces films, comme une occasion manquée : celle de faire du personnage de John Wick une variation sur la Mariée du Kill Bill de Tarantino, c’est-à-dire un personnage qui se venge avec fracas pendant 4 heures de dialogues désabusés, de références au cinéma asiatique et de scènes d’action volontairement délirantes. Sauf qu’à la fin, pas de happy end. Le personnage de John Wick finirait plutôt comme les anti-héros de Sin City : la cervelle sur le bitume au bout d’un chemin jonché de ses victimes. Ce serait une fin logique au vu des évènements des films. À la place de ça, il est traité comme une sorte de super-héros increvable, qui réchappe forcément de toutes ses transgressions. S’il y était resté, le propos aurait pu avoir un intérêt : montrer qu’un personnage prisonnier de logiques simplistes et violentes, ne faisant aucun effort pour les tordre, finit forcément en game over.

Alors j’avais peut-être trop d’ambitions pour le pauvre John Wick. N’est pas Le Parrain qui veut, mais après tout ce n’est pas forcément ce qu’on lui demande. Il n’empêche que lorsqu’on se contente de copier-coller des logiques du jeu vidéo dans un film, ça ne produit généralement pas des héros de cinéma très intéressants. Il n’y a qu’à voir Super Mario Bros., Hitman ou Assassin’s Creed…

… quoique non, à la réflexion, mieux vaut ne pas les voir. Allez plutôt regarder Crossed.

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