L’imparfait de l’injonctif

Quinze jours, c’est à la fois énorme et rien du tout ; à peine le temps de s’asseoir sur un caillou et de réfléchir. J’espère que les gens arriveront à se poser pour cogiter durant cet entre-deux-tours infernal, mais si j’en juge par la quantité de personnes qui se comportent comme des poulets sans têtes depuis dimanche dernier, c’est mal parti. Après le service obligatoire la semaine dernière, j’ai fait une poussée d’urticaire en lisant les contorsions cervicales des futurs abstentionnistes de deuxième tour cherchant à expliquer leur position. Pierre-Emmanuel Barré leur a pourtant donné l’exemple dans sa chronique censurée : je ne veux pas voter pour untel parce que je ne suis pas d’accord avec son programme, point. C’est succinct (et dans le cas de Barré, habillé de manière brutale et drôle) et ça suffirait amplement à expliquer une abstention ou un vote blanc. Hélas, il y a des gens qui ne peuvent pas se contenter de faire simple et qui redoublent d’arguments foireux pour essayer de justifier leur décision de manière logique, stratégique ou philosophique. Ça ne marche pas du tout, ça m’énerve prodigieusement et je me suis fait les dents sur un petit florilège de phrases piochées ça et dans Le Monde.

« Ni dictature fasciste ni dictature financière. » Refuser de choisir entre la peste et le choléra : l’argument numéro 1 — enfin surtout en bêtise. Qu’est-ce que ces gens croient ? Que si Le Pen est élue, le nuage libéral s’arrêtera à la frontière ? Vous n’avez pas le choix entre la peste et le choléra, vous avez le choix entre un seul ou les deux à la fois. Ne vous faites pas d’illusions sur la « dictature financière » : elle est mondiale et les particularismes régionaux ne pèsent rien dans la balance. Et faites-vous encore moins d’illusions sur le FN, c’est un parti capitaliste dirigé par une famille d’aristocrates financièrement dépendants du système en place. Imaginer que ces gens souhaitent changer d’économie est une chimère. Certains électeurs ne sont pas trop dupes et se sont résignés à aller voter Macron au deuxième tour mais « en se bouchant le nez. » Les autres devraient se rendre compte au plus vite que les mauvaises odeurs ne se substituent pas, elles s’additionnent.

« Si le FN est un parti qui a le droit de concourir, alors je ne vois pas pourquoi il faudrait faire front républicain. » Quel beau pays que le nôtre, où nul être malintentionné ne saurait s’emparer du pouvoir en dissimulant sa nature fasciste… Je ne résiste pas au plaisir de détourner cette phrase d’une logique confondante. Ben oui, si c’est légal de créer des sociétés écrans au Luxembourg, alors je ne vois pas pourquoi il faudrait lutter contre l’évasion fiscale ! Et si Christine Boutin est libre de critiquer le droit à l’avortement, alors je ne vois pas pourquoi il faudrait défendre ce droit… Allez, une dernière : si j’ai le droit de raconter n’importe quoi, je ne vois pourquoi il faudrait me mettre le nez dedans !

Le vote blanc « aura au moins le mérite de montrer le manque de légitimité du futur président ». Ah ça, il l’aura bien dans l’os, Macron, s’il est élu avec 51% des voix au lieu de 80% ! Pour la peine, 30% des pièces de l’Élysée lui seront interdites d’accès ! Et il aura 30% de salaire en moins ! Et tous ceux qui votent blanc seront dispensés d’écouter ses discours et d’obéir à ses nouvelles lois ! Soyons réalistes, depuis quand nos dirigeants se préoccupent de légitimité ? Vous pouvez m’en citer ne serait-ce qu’un seul qui a démissionné pour cause d’apoplexie de sa cote de popularité ? Une fois élus, ils mettent les pieds sur la table et dans les plats, préoccupés seulement du soutien de toute façon indéfectible de leur fan-club radicalisé ou bien de ce qu’écriront d’eux les mémorialistes. La plus grande imposture des politiciens en général est ce fameux « Françaises, français… » démonté par Desproges, lequel montre que le but est de se faire élire, quel que soit le score, l’électeur ou ses intentions. Mention spéciale à la version de l’inénarrable Chirac, « je serai le président de tous les Français », laquelle a au moins le mérite d’avoir été superbement mise en musique.

Il y a ce jeune qui juge « bien plus intéressant de voter pour un parti qui souhaite du changement que pour un candidat qui ne cherche que le statu quo. » Traduction : l’actualité m’emmerde, je veux que ça bouge ! J’envie les Américains et leur président imprévisible… Je préfère qu’on construise des barrages anti-réfugiés sur le littoral sud plutôt que lire encore un article sur la stagnation de la croissance ! Drôle de philosophie que ce « mieux vaut le pire », surtout quand on sait que c’est justement un étudiant en philosophie qui a proféré ce lumineux commentaire.

Et il y a ce moins jeune, qui a « la curieuse certitude d’être encore du côté du peuple et de mes origines. » Il faut savoir que c’est un électeur communiste qui dit ça, faisant étal de son triple aveuglement sur le positionnement social, politique et ethnique du FN. Mais à sa décharge si je puis dire, la mécanique est bien huilée. Le parti de Le Pen est une machine astucieuse dont la fonction est d’afficher un simulacre d’unité entre les différentes couches sociales traversées par le sentiment nationaliste : prolos et caste dirigeante, unis dans leur détestation rabougrie de toutes les formes de différence, leur amour des régimes autoritaires, leur conservatisme et leur teint d’endive. Sauf que si le FN flatte la xénophobie, c’est pour mieux masquer son avidité de pouvoir, de confort et de privilèges. Le populisme n’est pas une cause qui sert le peuple mais qui se sert du peuple. Nuance.

On pourrait continuer ainsi jusqu’à saturation mais ces quelques arguments m’ont suffi à comprendre les deux principaux problèmes.

D’abord, les raccourcis dangereux d’une idéologie issue de la gauche radicale qui met dans un même sac injustice économique et injustice tout court. Je pense qu’il s’agit d’un hologramme de la rhétorique communiste suivant laquelle l’économie est la mère de toutes les problématiques. Attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : je n’ai rien contre le marxisme, c’est le contraire ! Tenez j’ai même de très bons amis qui sont altermondialistes, alors vous voyez bien. Mais ils me disent que libéralisme et fascisme se valent, et pour moi c’est problématique. Cela témoigne d’un drôle de paradoxe : les gens se sont politisés à l’extrême sur la question économique mais en même temps, ils occultent complètement la dimension économique de certaines idéologies adverses. Cela donne des exemples affligeants comme les gens cités plus haut, pour lesquels le FN c’est le fascisme et point barre.

Les mêmes disent aussi que les fascistes ne tuent pas plus de gens que les financiers. Pas le gâteau aux amandes, hein — quoiqu’en abuser peut aussi abréger votre espérance de vie —, on parle ici des agents de la finance. Eh bien cet argument-là me désole. Le capitalisme étouffe et entrave mais le fascisme massacre par wagons entiers. Il y a là un grave défaut de mémoire. Qu’on me pardonne ma propension à employer billet après billet les mêmes métaphores mythologiques contemporaines, mais la promesse du FN est celle du Côté Obscur : un régime de peur, de colère, de haine et de souffrance. Un régime qui hausse des murs et abaisse des droits. Qui rejette les étrangers à la mer, réduit les mécontents au silence et oppresse les faibles. Oui, je stigmatise l’amalgame, oui je convoque les heures sombres de notre histoire. Et surtout, on m’a répondu que ces choses peuvent être également vraies d’un régime où l’argent prime sur tout. Mais c’est le monde dans lequel nous vivons déjà… Choisir le FN ne revient pas à s’en extraire, mais à s’y enfermer tout en créant une enclave de misère humaine. La peste et le choléra.

Le deuxième problème que ces arguments soulèvent est la prévalence d’un discours d’abrités. J’en ai touché un mot dans le billet précédent, en questionnant la légitimité, subjectivité ou représentativité de mon opinion sur le libre arbitre. Ici on retombe en plein dans ces interrogations. Le mouvement presque réactionnaire de défense de la liberté du vote procède du même souci qui m’avait fait écrire Bruits de bottes. Mais il y a un revers à la médaille, rendu visible par les citations que j’ai utilisées ici : négliger les conséquences de ses actes et ignorer l’étroitesse de sa perspective individuelle. Car beaucoup de ceux qui mettent Macron et Le Pen dans le même sac ont beau jeu de le faire : ce sont précisément ceux qui souffriraient le moins dans une société frontiste. Il y en a dont les proches, amis ou anciens leur rappelleront d’où ils viennent, l’aide qu’ils ont pu donner ou recevoir ; peut-être qu’ils réfléchiront à ce qu’est la responsabilité, qu’ils retrouveront leur ancrage dans une mémoire collective. Mais beaucoup de gens ne voient malheureusement pas plus loin que le bout de leur nez, prêts à signer pour une société qui leur redonnerait du travail et tant pis si au passage cela signifie moins de liberté pour la presse, rejeter systématiquement les réfugiés ou bien remettre en cause les droits des femmes et des minorités, tout ça parce qu’ils ne se sentent pas concernés. Je noircis le trait mais c’est parce que je suis tiraillé entre conscience politique et sociale, entre individualisme hystérique et sentiment humaniste. Moi aussi, j’aimerais bien voter blanc le 7 mai par conviction politique. Après tout, je peux bien me le permettre, non ? N’ai-je pas autant de chances de vivre à peu près paisiblement quelle que soit la dictature ? Je suis jeune, (plutôt) blanc et éduqué : je n’ai qu’à me soumettre au culte de l’argent ou à la police des mœurs, et tout ira bien pour moi… Sauf que je sais très bien quelles seraient les conséquences. Ça commence par un peu de libertés sacrifiées pour les autres, et ça finit avec plus du tout de liberté pour personne.


Pour autant, je ne vais pas lancer une injonction de vote. Je continue à croire dans nos libertés fondamentales, y compris celle de décider en son âme et conscience de voter ou pas. De toute façon, l’injonction est contre-productive, car les Français sont des ânes caractériels. Non, j’ai une bien meilleure méthode. Dans l’article précédent, j’avais imaginé un contradicteur à qui donner la réplique ; j’ai réfléchi à ce qui m’avait poussé à le faire et j’en suis revenu aux Grecs et à leurs façons de débattre et de réfléchir, notamment la dialectique. Provoquer le dialogue, confronter les arguments, pointer les contradictions sans hésiter à manier l’apostrophe, voire à traiter les gens d’andouilles histoire de les réveiller vraiment. On dirait que les gens s’y sont mis durant la fin de campagne : depuis dimanche, on entend les gens discuter sans fin de politique dans le métro, dans la rue, au boulot. J’espère que ça permet de mettre sur la table les bons et les mauvais arguments, et de faire avancer le schmilblick. En tout cas il faut continuer : quinze jours, c’est peut-être suffisant pour que tout le monde se mette à débattre mais en même temps, c’est très court — on n’en est déjà plus qu’à la moitié.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s