Bruits de bottes

Les arguments en faveur du rétablissement de la conscription m’ont causé un claquage de synapse lorsque j’ai essayé d’en débattre récemment. Depuis, j’ai lu les programmes dans le détail et épluché un paquet d’articles et d’interviews, bref, j’ai remué une mélasse peu ragoûtante qui a fini par alimenter un golem carrément affreux. Il me donne la réplique dans cet article, sympathique cataplasme pseudo-interactif que j’ai imaginé intervenir dans ma réflexion – en fait c’est plutôt que je lui permets de dire deux mots pour mieux l’arroser d’insultes juste derrière. Ça ne cible personne : je vous aime tous. Et rappelez-vous que ce blog (au demeurant très peu lu) a pour seul objectif de faire rire deux personnes, moi quand je l’écris et ma mère quand elle le lit le lendemain.

Typologie donc. Attention, on commence directement par du taquin :

« Unir la jeunesse, relancer l’assimilation et développer le patriotisme » (Marine Le Pen) : l’argument autoritaire, celui d’une femme qui vise la paix par le vide et le consensus national par l’uniformisation. Celui d’un parti qui rêve de gommer ou d’écraser les différences par la réduction des libertés individuelles, afin de fabriquer un collectif embrigadé. Bref, un projet de société où, pour reprendre les mots de Luis Rego, « les chiens font où on leur dit de faire […] et où tout le monde doit être uni contre tous les autres ! »

« Rétablir la souveraineté du peuple sur l’armée » (Jean-Luc Mélenchon) : l’argument abscons, je ne vois pas en quoi le renforcement du contrôle citoyen par l’armée passe nécessairement par le service obligatoire, surtout si le service en question est civique. Est-ce vraiment en obligeant les gens à effectuer 9 mois chez les pompiers ou à l’Office national des forêts qu’on va rendre au peuple le contrôle de l’armée ? Est-ce qu’il y en a un dans le public qui va me défendre sans trembler des genoux que forcer les jeunes à effectuer plusieurs mois de « tâches d’intérêt général », militaires ou non, est une solution pour dissoudre l’aristocratie qui se passe la casquette métallique de génération en génération dans ce pays depuis l’invention de la chair à canon et de la poudre aux yeux ?

« Reconstituer une réserve mobilisable en cas de crise » (Emmanuel Macron) : l’argument dit de Cassandre, qui revient à faire du service une mobilisation générale différée et de tout citoyen un soldat potentiel en cas d’invasion par les Russes l’hiver prochain ou par Cheminade à la tête d’une armée de martiens en 2022. Bizarre accès de pessimisme dans un discours si homéopathique par ailleurs. Macron se réveille-t-il chaque nuit en ayant rêvé que la IIIe éclatait, ou bien il a des infos qu’on a pas ?

« Détecter les difficultés, l’illettrisme », « Mise à niveau scolaire » (Mélenchon et Macron) : palliatif infantilisant, bien trop en aval du problème puisque tous font démarrer le service à partir de 18 ans. C’est peut-être l’aspect le plus déprimant des différents projets : il entérine à la fois les faiblesses du système éducatif et celle des propositions faites en la matière. De manière générale, le service obligatoire tel que ces candidats l’imaginent ressemble beaucoup à une rustine géante posée honteusement sur des services publics en crise ; vaste fourre-tout qui servirait à la fois de cours du soir, d’apprentissage du maniement des armes, de visite médicale et de socialisation à marche forcée. La colonie de vacances, le fun en moins, les guns en plus.

Bon.

Pour en finir avec la dimension militaire du sujet, j’attrape le bâton (de parole) brandi par l’historienne Michèle Battesti dans le Monde et me fais ainsi le relais d’une course de fond contre la bêtise : « Le retour de la conscription dans les programmes présidentiels s’avère cosmétique, infaisable, inutile, dispendieux. Il repose sur la nostalgie d’une vision irénique du service militaire, qui n’existe plus depuis belle lurette, s’il n’a jamais existé, et qui oublie qu’avant sa suspension le sport national était d’être exempté ou réformé. Au lieu de regarder dans le rétroviseur les recettes de la IIIe République, ces nostalgiques devraient regarder en face les dysfonctionnements de notre société, pour y remédier avant que les jeunes n’atteignent l’âge adulte et qu’il ne soit trop tard. »

Mais dis donc, cette deuxième phrase, s’exclame alors le contradicteur fictif que j’imagine depuis le début de cet article afin d’alimenter ma hargne, cette deuxième phrase dit-il avec une vivacité étonnante pour une personne de sa chétivité intellectuelle (oui, je m’invente des opposants bêtes), mais donc, suppute cet hypothétique et hypotensif individu, ce n’est pas précisément ça un des objectifs du service civique ? Identifier et remédier à des dysfonctionnements de société, en mobilisant les individus en toute égalité ? Ce serait une bonne chose que tout le monde doive s’y mettre !

Il y a deux réponses, et je n’en reviens pas de citer Luc Ferry mais il a la première : « La reconnaissance va de pair avec la générosité et le désintéressement, pas avec la contrainte et l’obligation. Obliger les jeunes à être utiles aux autres, les “forcer à aider”, c’est le contraire exact de les “aider à aider”. » La deuxième réponse, et là je renouvelle mon appel aux membres du public dont les genoux seraient stabilisés par des vérins hydrauliques : est-ce qu’il s’en trouve pour affirmer sans subir une liquéfaction instantanée des deux rotules que rétablir la conscription, militaire ou pas, représente un recul et un rétrécissement de nos libertés fondamentales ? Pourquoi veut-on décider pour tout le monde, y compris pour quelqu’un qui ne voudra pas mais à qui on ne laissera pas la liberté de dire non ? Comment ne pas voir qu’il s’agit peu ou prou d’éteindre les Lumières et fermer à double tour ?

Ah oui, mais c’est du travail utile, tente tout de même mon débatteur imaginaire, dont la profondeur de vue égale la hauteur de ses grands chevaux et l’étroitesse de sa perspective historique. Utile ? Utile à qui s’il procède d’une contrainte ? J’ai des doutes. Mais pour mon répondant aux abonnés absents dont le cortex est sur répondeur, la réponse est toute trouvée : c’est pour le Bien. Or pour le Bien, on peut bien réduire un peu le libre-arbitre de citoyens qui sont soit trop désengagés, soit confits dans leur confort de classe ! Ah oui ? Et si on te dit « Saute du pont ! », que tu réponds « Non, elle est trop froide » et qu’on te réplique « T’as pas le choix ! », qu’est-ce que tu fais ? Tu t’exécutes ? Tu appelles le 15 ? Tu te laisses mettre en prison pour désobéissance civile ? Qu’est-ce que tu me réponds si je te dis « Moi, citoyen libre et informé, empêcheur de tourner en rond, refuse de voir mes libertés restreintes et préfère décider par moi-même de mon rôle en société » ? Tu vas me dire « Tu feras ce que je te dis et puis tu la fermes ! » ?

Forcer les gens dans un moule, je suis contre, que ce soit pour en faire des cakes ou des travailleurs sociaux. Informer, inciter, inviter, voilà ce qu’il faut faire. Le service civique est une mesure certainement utile pour des gens en difficulté face à la brutalité de l’époque, des gens qui attraperont la perche si on leur tend. Je suis pour qu’on le renforce, qu’on l’étende, qu’on montre aux gens tous les possibles. Y compris ceux qui aiment la marche au pas. Mais qu’on ne me fasse pas marcher : le rendre obligatoire, c’est entériner un état de non-droit, dans lequel le citoyen est corseté de devoirs, d’impératifs et d’injonctions. Pardonnez les références, mais c’est le côté Obscur : plus rapide, plus facile, plus brutal. Le rétablissement de la conscription est le sous-produit d’une idéologie autoritaire, réactionnaire et paternaliste qui nie le libre-arbitre.

Alors certes, le libre-arbitre est facile à brandir quand on est un jeune homme (plutôt) blanc et éduqué. On m’a donné jusqu’ici la possibilité de faire ma vie à mon rythme et avec curiosité. J’ai eu le loisir de bâiller en cours de philo, sans que ça m’enlève mes chances de m’y intéresser aujourd’hui (et de râper les raisins à tout le monde avec les libertés fondamentales). J’ai passé mon BAFA tranquillement à la fin du lycée, on ne m’a jamais envoyé aux champs. On ne remet pas en question mes choix de vie. J’ai des perspectives d’emploi. Je sais que ma vie est douce. Mais avec tout ça s’est aussi construit une conscience politique à laquelle je refuse qu’on fasse des procès d’intention. Pour moi, le service militaire est une vocation comme une autre, et le service civique une très bonne chose, c’est les rendre obligatoires qui me révolte. Il y a déjà un truc obligatoire taillé exprès pour éduquer, et qui aurait bien besoin d’un coup de peinture : l’école. Excusez-moi de penser que c’est plus urgent qu’augmenter les bruits de bottes.

***

En vingt ans, on est passé d’un consensus sur l’aspect dégradant et injuste de l’enrôlement obligatoire, à un chœur de louanges sur ses effets émancipateurs. Les arguments que j’ai évoqués reflète la rigidité de tous les extrêmes : l’extrême-droite, qui fantasme la mise au pas des jeunes, l’extrême-gauche, qui pense mieux que vous ce qui est bon pour vous, et l’extrême-centre, plus pétrifié qu’un marron dans le cul d’une dinde. Convergence improbable et pourtant bien réelle. Ça fout les jetons.

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3 réflexions sur “Bruits de bottes”

  1. Je fais partie de cette génération qui devait effectuer ses « obligations militaires », comme on disait. Et je n’ai pu y échapper. Ton article me replonge dans cette époque, quand notre parcours étudiant était plombé par cette perspective de passer un an emprisonné en caserne, le crâne rasé, en uniforme, soumis à des sous-officiers alcooliques au QI de militants du FN. Quel gâchis !
    Le seul intérêt, après coup, ce fût l’expérience de la pluralité de la société Française de l’époque, un petit choc pour le jeune étudiant de classe moyenne plutôt favorisée que j’étais. Une mixité sociale et intellectuelle qui m’a sorti à l’époque de mon petit cercle confortable d’étudiants parisiens. La seconde « leçon » de cette expérience, c’est la prise de conscience qu’il suffit de peu de choses pour faire basculer un homme vers l’acceptation de l’autorité, aussi absurde et révoltante qu’elle soit.
    J’ai encore du mal après toutes ces années à me pencher sur ce passage sous les drapeaux, une aventure traumatisante qui ouvrait des portes sur des aspects sombres de l’âme humaine et de la société. Mais tu m’as donné envie d’essayer de démêler ces fils…
    Sinon, quel plaisir de te lire, tu es plutôt doué, continue !

    1. Merci pour ton message, et pour tes encouragements ! J’aimerais ne pas être une génération « parenthèse » entre deux âges d’embrigadement, j’écris pour me souvenir des arguments qu’il faudra peut-être que je ressorte tous les cinq ans.
      Je ne connais le service militaire que par une toute petite fenêtre révoltée, entre Cabu et Desproges. Mais si des gens qui l’ont vécu comme toi arrivent à poser des mots dessus, faire germer des idées et les transmettre, je crois que ce sera une très bonne chose. Il faut essayer de démêler ce qu’on peut !

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