Épisode VII : Le Réveil de l’Écriveur

Où après avoir longtemps endossé la vocation d’instrument, l’auteur assume soudain d’être une machine à écrire.

Il faut que j’écrive. Je déborde de mots, il faut repiquer tout ça quelque part, laisser les idées pousser par elles-mêmes ; plus assez de place dans ma tête. La parole, même interne, ne me suffit plus. Elle est débordée par des pluies continues, lectures qui se multiplient et qui ne cessent pas. Car je n’arrive pas à m’arrêter de lire, et tout ça remplit un réservoir qui grince, se distend, craque… déborde ! Tout ça ressort, il faut que j’écrive. Oui, mais quoi ? Et comment ?

Il y a longtemps que j’ai rationalisé mon débordement côté musique. Je joue, je chantonne, c’est très stable, ça fonctionne super bien : les instruments pour les crues indomptables, l’écoute pour les inondations maîtrisables, l’impro à voix haute pour les giboulées, le fredonnement comme un robinet qui goutte. À chaque minute, je laisse filer quelques notes. Attention, ça dépasse le simple détournement de bureau en surface percussive : je ne fais pas tac-tac-tac sur la rambarde de l’escalier, c’est un peu plus que ça, j’organise l’export de mon hyperactivité musicale. Je ne chante pas ; je délocalise mon univers sonore interne. S’il vous plaît. Et c’est carré, réglé comme, eh bien comme du papier, vous la voyez venir, réglé comme du papier à musique. Oui, j’ai cherché un jeu de mot, je n’en ai pas trouvé. Papier à nuisible ? Papy amusant ? Bref.

J’écris à nouveau ! Ou plutôt, je pense tellement dans tous les sens que je déborde de mots, l’écriture étant un moyen de canaliser tout ça. Les suspects principaux, dans le désordre : l’actualité politique, la recherche scientifique, la critique artistique. Examinons-les brièvement.

L’actualité politique me gonfle dans tous les sens du terme : je n’ai plus de place pour toutes les tribunes que j’ai lues depuis le début de l’année, parce que les médias se forcent à couvrir le plus de sujets possibles, et sur chaque sujet donner les points de vue similaires, contradictoires, complémentaires, les analyses de nos éditorialistes, un graphe interactif, consultez notre Facebook Live, n’oubliez pas d’aimer, partager et souscrire. Oui, il faut se forger une culture politique. Mais cultiver, c’est avant tout l’art de ne pas étouffer la plante. À quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle, j’effectue une déconnexion paradoxale ; car je crois que j’en ai fait le tour, et qu’on atteint l’acmé de l’hystérie électorale, ce qui risque de me filer une crise nerveuse comme Auguste Comte donnant son premier Cours de philosophie positive. Oui, j’ai appris ça hier, allez voir c’est absolument vrai, Comte, figure brillante et précurseur de la sociologie s’est écroulé nerveusement suite au grand effort de pensée qu’il a déployé pour dire en face au gratin de la science de son temps, essentiellement, « Bande de baltringues », et a dû être prestement rapatrié en pension psychiatrique pour molletonner ses petits nerfs fragiles de grand penseur en devenir. Je ne veux pas finir comme Auguste Comte parce que j’ai lu vingt kilomètres archivistiques de tribunes politiques et que ça a fait couic au moment de débattre libertés fondamentales et projet européen avec les copains au bar.

La recherche : alors là, que dire… Sinon que je découvre le caractère déboussolant de la valeur du travail à 24 ans, étant donné que je fais un stage recherche payé grassement 3,60€ de l’heure mais que je ne les compte pourtant pas. Que je me perds dans une littérature qui n’est pas que scientifique, que l’écriture est un vertige de pensée en même temps qu’elle représente l’écrasante banalité de la moindre interaction numérique. Le problème de la recherche naturellement, c’est le jeu de vases communicants : vous faites un trou au sommet du crâne, vous passez un tuyau que vous connectez à la première source venue (bibliothèque, Internet, grand penseur passant par là), vous faites le plein, puis vous vous tournez face à une surface inscriptible, vous bouchez les oreilles et ouvrez la bouche, et vous faites « Ghbllbbllhhhlbbll» au fur et à mesure que ça transvase (la racine importante du mot étant bien vase, parfois dans tous les sens du terme). Actuellement, je fais « Ghbllbbllhhhlbbll» au-dessus d’un mémoire encore un peu vaseux mais qui prend doucement forme. C’est sur la cartographie, c’est passionnant. Je n’en écris pas plus ici parce que ce n’est pas le bon endroit, je vais laisser une bonne idée, l’oublier (je me connais), je vais la retrouver dans deux mois et ne plus savoir comment l’insérer dans le mémoire.

La critique artistique, alors ça c’est spécial. Tellement spécial que je ferai un billet à part. Mais l’essentiel tient au mot critique : lire de la critique nourrit l’esprit critique, ce qui fait beaucoup de fois le mot critique, ce qui est une des raisons pour lesquelles je ferai un billet à part, parce que là je suis à court de montages syntaxiques pour élargir le texte entre les répétitions d’un même mot. Mais bref, je lis et j’écoute beaucoup de critiques (surtout cinéma, mais récemment je me suis mis à la critique littéraire et c’est encore plus violent) et je crois qu’il y a un effet. On y reviendra.

Alors tout ça vient en même temps, gonfle et enfle, et il faut faire quelque chose. Il faut écrire.

Le sous-titre porté un temps par mon blog est une prophétie auto-réalisatrice : édition, écriture et épistémologie seront exactement les thèmes de mon mémoire et de mes recherches futures. Une petite réflexion, qui ajoutée à mon sentiment de débordement intellectuel, m’a poussé à réactiver le blog en question. Reprendre une pratique d’écriture dont la réflexivité serait détachée du caractère attendu, dirais-je, du mémoire. Un exercice dans l’inattendu peut-être, une façon d’organiser le débordement en voyant ce que ça donne. Ce sera un dépôt de pensée, une mise en pot. Une façon de, comment dire, cultiver, vous la voyez venir, cultiver son Alexandre Jardin.

Alors je me dis que j’écrirai un billet pour chaque semaine de stage. Ceci est le premier. À la semaine prochaine.

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