Méta-exam

J’ai écrit le texte ci-dessous durant un examen qui portait sur les usages des techniques et notamment d’internet. La majeure partie était consacrée à une dissertation sur ce postulat d’Edgerton :

Le déterminisme technique est la thèse selon laquelle une société est déterminée par les techniques en usage. Elle est néanmoins absurde dans la mesure où elle suppose que l’innovation détermine le changement social.

Petite particularité : la dissertation était précédée d’un exercice de statistique sur une enquête Insee décrivant les usages TV/internet de la population française. Or lorsqu’on chauffe pendant une heure sur les statistiques avant de basculer sur la sociologie, ça laisse des traces… Le résultat, un texte très « méta », que je me suis beaucoup amusé à écrire et dans lequel le sujet est devenu l’examen lui-même.


Plongez un non mathématicien dans les affres du test du khi2 pendant une heure. Sans transition, soumettez-lui un sujet portant sur la société, à traiter sous forme de dissertation. La magie du déterminisme technique opère : son brouillon se couvre de termes statistiques liés au khi2 : indépendance, contribution, influence, profils, corrélation, etc. Du sociologue potentiel, on a obtenu un statisticien par transformation.

Ou bien est-ce autre chose ?

Edgerton affirme que le déterminisme technique n’est pas une théorie de la technique (ce qui pourrait être un des paradoxes listés par Feenberg dans ses Dix paradoxes) mais de la société – qui plus est une mauvaise théorie, ou du moins largement insuffisante. En effet, la technique (souvent glorifiée par le terme innovation) n’existe pas en isolation, indépendante des usages dont elle fait l’objet. La relation entre technique d’une part et individu d’autre part n’est pas un mouvement uniquement descendant, une causalité définitive, un déterminisme. Cela suppose une cloison étanche entre culture et technique, or il s’agit d’une erreur conceptuelle avérée. La vision d’une technique pure et d’une culture subordonnée procède-t-elle des mêmes raisonnements que celle d’une pensée pure et d’une technique utilitaire ? C’est fort possible.

L’effet de la technique sur la société ou l’individu est bien moins significatif que son inverse. La culture comme ensemble de discours et d’usages transforme radicalement la nature et l’évolution des techniques. J’ai choisi d’utiliser la relation entre écriture et oralité pour mon propos car elle est transversale à mes pratiques numériques et non-numériques. Elle permettra notamment de résoudre la question brûlante posée en introduction.

L’usage de l’écriture répond parfois aux caractéristiques de l’échange oral. C’est notamment le cas pour certains scientifiques ; on constate par exemple des formes d’imitation de la parole par l’écriture dans la démonstration mathématique, une culture particulière qui influence jusqu’à la syntaxe des programmes de notation mathématique informatique. C’est l’indéniable réciprocité des échanges telle qu’étudiée et décrite par Goody dans de nombreux contextes (notamment l’oral et l’écrit). Goody prend soin en particulier de questionner les monothéismes conceptuels tels que le scripto-centrisme, selon lequel une société sans écriture serait une société inférieure. On peut dire d’une telle théorie qu’il s’agit d’une déclinaison du déterminisme technique dans le cas de l’écriture. Goody nous invite à penser les échanges et articulations plutôt que les causalités et les hiérarchies, ce que l’on peut aisément étendre à la relation entre culture et technique.

Essayons maintenant d’appliquer ces perspectives à notre cas un peu hâtivement déterminé. L’écriture apporte à la pensée une certaine fixité, pas au sens où elle lui confèrerait de la rigidité mais plutôt qu’elle permet de fixer ce que notre mémoire laisse parfois échapper sous le régime de l’oralité. Or malgré cet apport immense de l’écrit, l’oral garde un rôle parfois très influent sur nos modes de réflexion. En effet, dans certaines situations, notre travail d’écriture est soumis à des contraintes de temps ou d’espace (comme lors d’un examen). Nous sollicitons alors d’autres acquis ; cela peut être l’utilisation d’une démarche bien connue fortement liée à l’écriture comme le plan de dissertation, avec problématisation et hypothèses.

Or, dans le cas du sociologue perturbé par son khi2, il se trouve que la démarche tient moins d’une méthode de dissertation algorithmique maintes fois pratiquée que d’une approche fortement orale. Le brouillon se construit sur un flux de pensée, un discours rapidement ébauché et débité, utilisant certains artifices de la rhétorique (notamment la question du même nom ou bien le passage à la troisième personne). Les caractéristiques de l’oralité s’appliquent : le rôle de l’instant présent et de la mémoire immédiate étant plus importants, une partie du vocabulaire manipulé tout récemment est spontanément mobilisé. Nous ne sommes pas dans le cas d’un déterminisme technique, avec des instruments mathématiques qui transforment un individu mais bien au contraire d’une forte influence de la culture de l’oralité sur une pratique écrite (donc une technique). Les éléments du discours sont notés hâtivement et dans le désordre sur un brouillon, qui nécessite des artifices d’écriture pour être structuré. Il se colore de lignes de démarcation et de commentaires, lesquels s’agencent d’une façon pas si éloignée d’un programme informatique. Influencée par une culture spécifique (ou plutôt un ensemble de cultures), la technique s’adapte et les innovations surgissent.

Afin d’enterrer définitivement le déterminisme technique, il est utile de critiquer la facilité coupable de cette approche. Établir des relations de causalité est délicat, même intégrées à une boucle ce qui représente mieux les interactions entre deux concepts. Dans le cas de l’utilisation d’un vocabulaire mathématique dans un discours non mathématique, quel est le processus ? A-t-on un vocabulaire existant, utilisé à un moment par les mathématiques et qui revient ensuite dans le vocabulaire courant sous une autre forme, ou bien un vocabulaire totalement inventé pour une idée mathématique ? Ou bien une série d’aller-retours entre les deux ? L’affaire vire au casse-tête. Comment débrouiller le nexus des relations entre concepts, outils et leur dénomination ? Le recours à l’Histoire semble la piste logique : les dates d’invention des mots et des techniques nous aident à affirmer qui a repris quoi et qui a influencé qui. Mais face à une grande diversité de sociétés, de langues, de quantité d’informations ayant survécu, d’accès à ces informations, etc. le travail de détermination des relations de cause à effet est souvent laborieux. Cette simple constatation est déjà un élément qui invalide en partie le déterminisme technique et ses raccourcis simplistes.

Mais pour être sûrs, évoquons un ultime exemple. Le format de description bibliographique CSL est l’outil normatif par excellence ; il représente tous les qualificatifs liés au déterminisme par sa nature même mais également dans ses effets potentiels sur la communautés scientifique. En effet, on pourrait imaginer qu’un outil difficile à décortiquer par la majorité des scientifiques comme le CSL induise des comportements passifs tels que la réutilisation sans réflexion d’outils figés et formatés et ce bien au-delà des fichiers de description bibliographique. Pourquoi vouloir comprendre les mécanismes de construction d’un outil dont l’utilisation ne requiert pas ce savoir ? À ce postulat, j’opposerais qu’il ne faut pas sous-estimer l’esprit scientifique et ses multiples approches expérimentales (modélisation, déconstruction, etc.). La société savante est la première qui transforme ses propres outils au fil de l’évolution de ses usages. Ainsi le CSL, sous ses dehors déterministes, peut très bien se transformer en un bon terrain de pratique réflexive : patiemment déconstruit, il sert à mettre en regard les tensions intrinsèques de l’édition scientifique et à questionner l’équilibre entre norme et spécificité. La réflexivité est un excellent outil de transformation de la technique par un individu ou par une collectivité mais c’est aussi dans cette démarche que se précise la relation entre technique et société. Un coup d’œil réflexif sur nos pratiques, en particulier d’écriture, suffit à suggérer des liens riches et complexes, bien au-delà de simples causalités.

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