Algorithmologie

La relation entre science et société devient de plus en plus passionnante à étudier, notamment grâce aux technologies qui font le lien entre les deux : internet, réseaux sociaux, médias en ligne, etc. Un texte de David Chavalarias sur lequel je devais travailler, intitulé La Société de la Recommandation, aborde l’impact des nouvelles modalités de recommandation entre consommateurs et nous montre comment appréhender le rôle crucial des algorithmes dans les transformations de nos sociétés. Il apparaît au fil de l’argumentation que la nature d’un algorithme de recommandation conditionne la diversification des goûts et donc des choix faits par les individus ; les producteurs de contenus sont très attentifs aux modes de consommation des individus, qui orientent le choix stratégique des algorithmes, avec des conséquences attendues sur les choix de consommation. Autant dire que cet article, qui illustre par ailleurs l’application des méthodes des systèmes complexes aux sciences sociales, soulève tout un ensemble de questions majeures pour les sociologues, autant sur leur objets de recherche que sur leur démarche scientifique même.

L’expression “algorithmes de recommandation” nous suggère deux terrains sur lesquels réfléchir. Je ne viens ni de la sociologie ni des mathématiques mais je suis en plein questionnement sur mes futurs thèmes de recherche et ce sont deux domaines qui me rendent curieux. La partie sociologique étant largement explorée dans le texte, j’ai progressivement recherché des informations sur la partie mathématique. Je me suis notamment demandé ce qu’est un algorithme et s’il pouvait m’intéresser dans le cadre de mes cours sur la science, la culture, la technique, la réflexivité, etc.

J’ai abordé l’écriture de ce texte presque comme un échauffement pour le mémoire : comprendre un sujet, le problématiser suivant un angle particulier, mobiliser des références récemment lues ou entendues. Voici donc un aperçu de ce qui se passe dans ma tête quand je lis un mot nouveau qui m’intéresse…

Mon réflexe méthodique du passage par la définition (en l’occurence, celle du TLFI) s’est révélé immédiatement instructif : algorithmes (en mathématiques) : ensemble de symboles et de procédés propres à un calcul ; (par extension) : Mécanisme réglant le fonctionnement de la pensée organisée et s’explicitant par des représentations analogues à celles des mathématiciens.

L’algorithme est un processus mécanique, on peut même parler de recette. Le mathématicien Jean Dhombres montre qu’un même problème ou objet traité par des mathématiciens différents à travers l’histoire sert en fait souvent à pratiquer une méthode ou recette favorite de chaque époque1. Un problème ou un objet donné n’est pas choisi pour lui-même mais souvent pour faire vivre une méthode. Cette nature particulière de l’algorithme est admise dans d’autres travaux scientifiques : le mot “recette” apparaît ainsi dès la troisième ligne d’un livre récent de Dominique Cardon sur les algorithmes2. Autre exemple moins académique : la recette des crêpes, qui sert de métaphore explicative sur le sujet des algorithmes dans de nombreuses ressources pédagogiques.

Il y a donc une dimension essentielle à la fois technique et culturelle dans la notion d’algorithme. Opérons un léger glissement sémantique et disons d’un algorithme qu’il s’agit à la fois d’une technique et d’une technologie au sens d’ensemble de techniques.

En faisant un détour par le domaine de l’informatique, on trouve fréquemment le mot “algorithme” associé à “instruction” ou bien “commande”. L’exploration de la proxémie de cet ensemble de mots3 est très instructive (sans mauvais jeu de mot) car elle met en lumière les champ lexicaux variés auxquels ils se rattachent. Ainsi, à partir d’un vocabulaire informatique (instruction et commande), on se rapproche à la fois des notions d’injonction ou d’ordre et des notions de connaissance ou de savoir. L’algorithme se révèle donc un objet épistémologique extrêmement fécond, car il actualise des problématiques multiples. Comme Chavalarias le décrit, c’est un phénomène qui bouleverse les observations faites en sciences sociales. C’est également un outil au fort potentiel de gestion, qui renvoie aux dynamiques de savoir et de pouvoir étudiées par Michel Foucault. Mais c’est également une forme d’écriture, mathématique et informatique, donc un terrain idéal pour travailler sur les notions de culture, technique et réflexivité.

Dans nos sociétés écrites, la culture est liée aux formes de littératie. La culture numérique est ainsi liée à ce que l’on qualifie de littératie informatique. Bien plus que posséder un ordinateur, c’est la construction d’un savoir par la lecture, l’écriture et la pratique qui crée cette culture et confère la capacité d’agir, et comprendre les mécanismes des algorithmes est une clé dans l’étude de la culture numérique d’une société.

Le texte aborde le cas des algorithmes de recommandation ; les connaître et les comprendre permettrait d’anticiper leurs effets sur nos choix de consommation et leurs conséquences en termes culturels. On peut également parler des algorithmes des moteurs de recherche, dont l’étude nous renseigne sur leurs modes de représentation des savoirs (ce qui devient vital dans le cas d’acteurs aussi importants que Google). Mais c’est la compréhension de nos choix techniques au sens large qui représente un enjeu immense, car ils portent sur la façon dont nous construisons la connaissance. L’économiste et philosophe Valérie Charolles pointe dans son livre4 quelles peuvent être ces conséquences en prenant l’exemple de la démarche scientifique : un défaut épistémologique majeur tel que la généralisation de la démarche gaussienne a conduit à une vision normalisatrice de la science, qui ignore les marges et les anormalités ; pour elle, cela nécessite un nouveau discours de la méthode, qui dépasse le projet scientifique et inclut le projet démocratique. Selon moi, la question des algorithmes est une manifestation supplémentaire de cette nécessité de faire converger science et société.


  1. Anthropologie du geste mathématique, Journée d’études hommage à Jack Goody, 2015
  2. Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes, Éditions du Seuil et La République des Idées, 2015
  3. http://autourdumot.fr/fr.N.commande,fr.N.instruction
  4. Valérie Charolles, Philosophie de l’écran, Fayard, 2013
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