Sans laisser de traces

Comment se relient design, mémoire et critique de la technique ? Je viens de lire un texte qui dénonce un certain nombre d’entraves à la pensée sur la technique et le numérique. L’auteur (Anthony Masure) plaide pour un design médiateur entre culture et technique mais dresse surtout un constat : l’âge d’or numérique tant vanté s’accompagne pour l’instant d’un certain nombre de restrictions de notre capacité de penser et donc d’agir. Nous subissons une attaque en règle sur la libre pensée. Les modalités de cet assaut sont listées comme un ensemble d’obsessions (ordre, exactitude), de stratégies (ségrégation, marchandisation) ou de faiblesses (passivité, amnésie), le tout se conjuguant pour maintenir un statu quo peu enthousiasmant. Si Masure voit un objectif derrière ces manœuvres, il est moins explicitement formulé en termes politiques que dans les travaux de Feenberg, qui se revendique comme marxiste. Cependant le texte dépeint une inquiétante volonté de contrôle de l’innovation, de l’inventivité ou tout simplement de l’incertitude.

Trou de mémoire

Il y a quelques années, alors que je devais être en première (au lycée en tout cas), nos enseignants de sciences s’étaient mis dans l’idée de nous emmener à la Cité Internationale à Lyon pour écouter des gens très intelligents parler pendant deux heures de mémoire. Ironiquement, je serais bien en peine de me remémorer ce qui s’y est dit, hormis une phrase. En effet, à la toute fin de la conférence, durant les questions de la salle, une personne a pris la parole pour poser la question suivante : « Vous nous avez parlé longuement de mémoire mais sans jamais la définir. Qu’est-ce que c’est pour vous, la mémoire ? ». Michel Serres (qui comme moi somnolait un peu à ce stade de la matinée, mais sur scène), s’est alors soudain redressé pour répondre : « Je crois que la mémoire, ce sont avant tout des traces. »

Plusieurs années après, la phrase vient de me revenir en lisant le texte d’Anthony Masure, par une de ces associations d’idées impossibles à anticiper. Car en effet il y a du sens à parler de traces pour évoquer la mémoire : les traces représentent un témoignage, une exactitude, un repère posé dans le temps et l’espace. Les traces ne sont pas construites ni réécrites. La trace n’est pas un mensonge, même si elle peut être conçue pour induire en erreur sur la mémoire qu’elle doit aider à établir – c’est ce qu’on appellerait un faux. Mais même dans ce cas, la plus habile des contrefaçons doit être vue comme une trace authentique, celle de l’activité du faussaire (la falsification étant riche d’enseignements, qu’il s’agisse d’un masque de pharaon ou d’un fichier bancaire). Tant que les traces sont là, une mémoire peut être construite. Il n’y a que lorsqu’on essuie consciencieusement les traces que la mémoire disparaît.

Or la mémoire nous est indispensable pour réfléchir. Tout nettoyage des traces de nos discours ou de nos actes se fait nécessairement contre la possibilité de prendre du recul, revenir sur les choses, examiner ce qui a été dit ou fait. Anthony Masure exprime exactement cela en reprenant des mots de Bruno Latour sur la traçabilité. L’illusion que le futur ne se crée que dans le futur est fausse ; elle ne peut mener qu’à une société de la fuite en avant, faites d’idées construites sur le lendemain, à la péremption immédiate. Dans la démarche réflexive qui précède une idée nouvelle, on fait appel à un socle théorique puisant dans le passé ou le présent pour évaluer des hypothèses et des perspectives situées dans le futur. Il s’agit de créer une interface entre hier d’une part et aujourd’hui ou demain d’autre part. La temporalité peut être plus subtile : en plus d’un travail classique d’appréciation du temps long par la remise en contexte historique, la logique de vitesse qui recoupe toutes les technologies de l’information et de la communication induit aussi la nécessité d’examiner notre passé proche en faisant l’anthropologie de nos propres pratiques.

En d’autres termes, l’exploration (ce mot qui me vient à l’esprit lorsque je veux parler de libre pensée) est aussi bien un saut dans l’inconnu qu’un travail archéologique. Ce qui rejoint la conviction de Masure que le design doit être à mi-chemin de la certitude et de l’incertitude pour pouvoir transporter, produire, construire, conduire le vrai.

Antitechnique

La deuxième chose qui m’interpelle dans le texte est le mot antitechnique. Quel peut bien être est le sens d’une posture antitechnique ? Il faut ignorer volontairement que la technique et son usage sont des choses distinctes pour défendre ce concept. Cela revient à dire par exemple que l’écriture est ce qui écrit le monde ou plus largement que la nature de la technique se superpose à tous ses usages potentiels. Or c’est la collision de notre intellect avec la technique qui crée les usages, bouleverse les cultures et fait émerger des idées, des organisations, des stratégies. Les déterminismes techniques ont pourtant prouvé leur faiblesse conceptuelle, mais à travers ce mot d’antitechnique, on persiste à vouloir désigner la technique comme cible. Qui a intérêt à favoriser ce discours ?

Mon hypothèse est qu’il s’agit de tous ceux qui souhaitent voir se généraliser le raccourci entre technique et technicité, ce cousin péjoratif qui sert de levier à tous les discours hostiles sur la complexité. Il s’agit de répandre la confusion entre la technique et le caractère disruptif, étrange ou hostile de ses manifestations nouvelles. Il s’agit de créer la méfiance envers la technique et plus généralement de favoriser son impensé. Cela permet de cacher la technique en toute légitimité. Car l’éradiquer n’est ni possible ni souhaitable, tandis que la rendre invisible est une stratégie de contrôle terriblement efficace. Pour reprendre le concept d’agency tel qu’il est décrit par Feenberg, diminuer notre connaissance sur la technique c’est diminuer notre capacité d’agir par rapport à elle. Sans confrontation à la technique, difficile de développer sa capacité d’abstraction et in fine son agilité intellectuelle. C’est là que le design joue un rôle crucial : s’il est vidé de toute liberté de réflexion, il ne constitue plus un espace d’appropriation créatif mais une véritable sourdine. On comprend l’appel de Masure : l’instrumentalisation du design comme outil de maîtrise et d’opacité vis-à-vis de la technique représente un vol en plein jour de notre capacité à penser et agir librement. Un vol qui voudrait ne pas laisser de traces.

Aujourd’hui, on se sent encore loin du rôle révélateur du design tel que le souhaite Anthony Masure. On le voit dans la nécessité que nous ressentons actuellement de dévisser, éclater, disséquer les objets informatiques pour pouvoir les comprendre. Mais le but est effectivement louable : l’acte de révélation du design pourrait être la mise en évidence d’un humanisme à la Goody, enfoui sous la mosaïque trompeuse de nos habitudes culturelles. Le design, s’il fonctionnait comme une approche systématique de ce que Goody a perçu dans la technique, serait un puissant vecteur démocratique de liberté intellectuelle.


Anthony Masure, «Graphisme et numérique, entre certitudes et incertitudes», Graphisme en France, no20, p. 65-76, Paris, CNAP, Ministère de la Culture.

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