Le onzième paradoxe

Feenberg choisit de mettre en avant un enjeu particulier : la multiplication des discours. C’est une clé pour interpréter sa réflexion. L’hypothèse qu’il formule est la suivante : nous avons une certaine connaissance de la technologie, que nous interprétons de façon intuitive. La confiance que nous plaçons dans notre intuition nous conduit à formuler des idées que nous pensons être vraies ; or Feenberg nous explique qu’elles ne le sont pas. À l’inverse, sa théorie sur la technologie (les dix paradoxes) procède de contre-intuitions ; elle est pourtant, comme il le suggère, plus proche de notre expérience de la technologie.

Le problème pointé par Feenberg réside-t-il dans notre connaissance de la technologie ou dans la compréhension que nous en avons ? Son utilisation confiante de l’histoire de la technologie semble nous indiquer qu’il situe bien le problème au niveau de l’interprétation des connaissances et de la conceptualisation. Selon lui, si la pensée de Heidegger représentait auparavant (du moins en France) le principal frein au renouvellement de la pensée sur la technique, c’est la multiplication des discours qui a aujourd’hui pris le relais, notamment en générant du bruit qui fausse notre travail de compréhension. Notons que l’utilisation du paradoxe prend tout son sens car c’est une figure de style qui heurte notre intuition et met au défi notre capacité à conceptualiser.

Quelles sont les causes de nos difficultés à conceptualiser la technologie ? Au-delà des différents paradoxes développés dans le texte et qui examinent cette question en détail, je me risque donc à en proposer un onzième : plus on en parle, moins c’est clair. C’est ce que j’appellerai le paradoxe du discours, paradoxe de la démarche explicative ou en d’autres termes, le fait que la technologie nous complique le problème de la technique. Cet énoncé oppose volontairement les deux mots, car ils coexistent dans le texte de Feenberg (version originale et traduction). Or puisque mon hypothèse est que les problèmes d’interprétation trouvent une origine possible dans les discours et le vocabulaire, il me paraît intéressant d’étudier cette coexistence des mots technique et technologie dans le contexte de la théorie de Feenberg, ainsi que leurs univers sémantiques au sens large.

En parcourant leurs définitions respectives dans le TLFI et le dictionnaire Merriam/Webster, on note la proximité du mot français technique et du mot anglais technology : application de la science, sous-ensemble spécialisé, procédé menant à un résultat, etc. La langue française a intégré une définition de la technologie distincte de celle de la technique : science regroupant les techniques, ensemble des termes techniques. Puis, dans un mouvement croisé et beaucoup plus tard, c’est la langue anglaise qui a intégré une définition distincte pour le mot technique : façon de traiter les aspects techniques, capacité ou méthode. Pour la langue française, il s’agit principalement d’une démarche de classification puisque le mot technologie est récupéré pour servir de catégorie. Pour la langue anglaise, la démarche est différente puisqu’elle semble intégrer une dimension réflexive au concept de technique à travers sa définition. Or si nous poursuivons notre étude dans le texte de Feenberg, nous voyons que le mot technologie est utilisé dans l’introduction et tout au long des quatre premiers paradoxes en lien avec la problématique du discours et des raisonnements qui en découlent. Ce n’est qu’après que le mot technique apparaît, employé de façon systématique pour le cinquième paradoxe, en association étroite avec le mot action.

Ce qui est frappant, c’est qu’alors que Feenberg se met à parler de réflexivité (puisque c’est le propos du cinquième paradoxe), il bascule du mot technologie au mot technique. Ceci n’est pas un artefact de traduction puisque le texte anglais montre qu’il n’emploie volontairement pas technological mais bien technical. La démarche de Feenberg étant de réhabiliter une pensée approfondie sur la technologie, ce glissement sémantique ne peut pas être anodin. En effet, en associant la réflexivité à la rencontre de la technique et de l’action, il nous conduit implicitement à considérer inversement la technologie comme une approche de la technique au travers du discours, ce qui n’est ni plus ni moins qu’un retour strict à l’étymologie. Or rappelons-nous que d’après lui, nos raisonnements sur la technique, rassemblés sous le nom de technologie, ne suffisent pas à produire une philosophie qui représente et interroge notre expérience efficacement. C’est parce que, comme pour l’écriture, le concept de technique réflexive dépasse la seule dimension du langage pour se pencher sur les outils, les supports, les gestes et nos interactions avec tous ces éléments.

Pouvons-nous alors employer un raccourci et opposer ce qui est dit (technologie) et ce qui est fait (technique) ? C’est certainement réducteur mais on peut néanmoins avancer que les problématiques de l’action et du discours se rencontrent ici de façon frontale. Dans ce contexte, aborder la notion de réflexivité pose un problème : pourquoi donc créer une distinction entre technologie et démarche réflexive sur la technique ? Cela semble contradictoire, puisqu’il existe a priori une équivalence de sens entre les deux expressions.

La raison pour laquelle je perçois cette distinction dans le texte de Feenberg et la discute ici est à chercher dans la notion même de réflexivité. Le travail réflexif tel qu’il est envisagé dans les travaux de Goody sur l’écriture est d’abord une anthropologie des pratiques. Or, le problème récurrent des discours sur la technique est un éloignement de l’action et de la démarche expérimentale. Ils représentent des formes de pensée correspondant à une utilisation, une contextualisation, voire une appropriation de la technique suivant des logiques et des enjeux qui sortent de l’expérience individuelle ou collective que nous en avons. En faisant l’impasse sur la moitié du travail réflexif, ils compliquent l’interprétation de nos actions et interactions. En d’autres termes et comme nous le disions plus haut, la technologie nous complique le problème de la technique, et plus on suit de discours sur la technique, plus la situation nous paraît confuse.

C’est parce que l’interprétation des faits est si contre-intuitive dans le contexte de la technique, et parce qu’elle est si intrinsèquement à la croisée des chemins de la pensée et du geste, qu’il est impératif d’ancrer sa réflexion dans une approche pratique. Raisonner, c’est avant tout expérimenter.

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