Ici, là-bas, ailleurs

J’ai rédigé les lignes qui suivent durant l’un de mes examens de master il y a quelques semaines. Le texte à commenter était extrait du livre Lieux de savoirs, il s’intitule « Pensée retenue, pensée distribuée », l’auteur est Bruno Latour. La navigation dans ce texte n’était pas simple mais s’est révélée une vraie source d’inspiration. Comme pour le précédent, je crois que j’ai inconsciemment fait en sorte qu’on puisse relire le commentaire sans le texte sur lequel il se base, ce qui peut sembler bizarre mais ça marche ! Comme vous le découvrirez en lisant ce qui suit, Latour affirme que la pensée circule entre une multitude de lieux ; en quelque sorte, l’esprit de son texte est hébergé en partie dans ce que j’ai écrit, ce qui rend l’article plus ou moins autonome. Le relire me fait prendre conscience que mes tâtonnements philosophiques durant cette année dessinent une direction. Je suis parti de l’envie d’écrire, reflétée par le titre de ce blog, puis l’envie de chercher m’a amené à imaginer ce que peut être un explorateur moderne. En fait, tout ceci tend vers une préoccupation qui se fait de plus en plus urgente dans ce monde un peu fou : comment devenir un libre-penseur et comment le rester ? Je commence à avoir des éléments de réponse, notamment grâce à ce travail.

Dans les systèmes d’exploitation informatiques actuels existe une fonctionnalité très pratique : sous Windows, c’est le raccourci ; sous Mac OS, c’est l’alias. Dans les deux cas, il s’agit d’un renvoi vers un fichier dont il reprend le nom et l’apparence, augmentée d’un petit symbole (souvent une flèche courbée). Au moment d’écrire ces lignes, je réalise que ce système existe aussi en partie dans ma tête : je pense à une information mais elle n’est pas directement à ma disposition ; j’en ai oublié le contenu exact mais je sais où la retrouver dans mes notes. Ce qui est dans mon esprit est un raccourci (ou un alias) : l’indication d’un emplacement externe à mon cerveau, même s’il s’agit bien d’une idée qui en est sortie. En d’autres termes, bon nombre de mes idées ne sont déjà plus dans ma tête mais la référence ou le renvoi y sont restés.

C’est ce que je crois comprendre en lisant l’expression « pensée distribuée » de Bruno Latour. À l’évidence et si extraordinaire soit-il, le cerveau d’Einstein n’était pas le seul support de sa théorie de la relativité ; à cela il faut ajouter ses notes manuscrites, typographiées, ses ardoises couvertes de formules et même les débats dans la littérature scientifique ainsi qu’à l’oral, dans lesquels cette théorie s’est diffusée et épanouie. Ce que Bruno Latour cherche à clarifier, c’est cette variété d’espaces de pensée et les liens entre ces espaces. Contre l’esprit monolithique, Latour défend la vision d’une pensée distribuée entre l’esprit et des plates-formes multi-modales.

Reparlons un peu de technique

Comme le dit Latour, l’histoire des intellectuels est intrinsèquement liée à l’histoire des techniques, ce que montrent les références à des historiens de la technique comme Bertrand Gille dans les travaux d’histoire et de philosophie des sciences. Comprendre l’apport des techniques, c’est réaliser à quel point leurs manifestations sont importantes, autant que les techniques elles-mêmes. Si on peut relier des progrès de notre cognition à l’invention de l’écriture, notre pensée a été tout aussi grandement façonnée par ses déploiements et raffinements ultérieurs. Pour reprendre les termes de Latour, nous avons utilisé successivement des instruments (écriture), dispositifs (livre), collections (bibliothèque), bases de données (Internet). Or c’est la reconnaissance de ce réseau d’outils et de son rôle dans notre façon de penser que Latour juge insuffisante. Cela dit, la notion de technologie de l’intellect, qui nous éclaire si bien sur les dimensions et le potentiel de l’écriture en matière de cognition, est une notion relativement récente. On peut comprendre que les différentes manifestations de l’écriture soient encore loin d’une « réhabilitation » telle que l’écriture elle-même a pu en bénéficier. Latour s’emploie donc à réhabiliter ces « moyens les plus humbles » et leur « importance décisive ».

D’outils pratiques à mécanismes indispensables

Il existe en effet une certaine simplicité, peut-être même une rusticité dans l’idée de moyens et d’outils, de gestes et de dispositifs. L’histoire des idées, c’est aussi l’histoire des feuilles de papier, des étagères poussiéreuses et des chariots de livres, des caisses de cartes perforées et des câbles sous-marins transatlantiques. Une histoire jalonnée de pratiques certes peu exaltantes au premier coup d’œil. Cependant, c’est aussi une histoire de techniques : écrire, chercher, comparer, discuter, etc. Or ces techniques sont loin d’êtres anodines puisqu’elles soutiennent le travail intellectuel. Il est alors nécessaire d’interroger les outils sur lesquels se déploient ces techniques car ils ne peuvent être anodins non plus. La capacité réflexive de ce qu’on appelle technologies de l’intellect naît d’abord dans les fonctions primordiales des dispositifs à travers lesquels elles se déploient. L’apport de la technique à la cognition vient des aspects pratiques : par exemple, l’écriture libère la pensée grâce à sa fonction d’enregistrement ; moins focalisé sur la mémoire, notre cerveau se reconfigure et nous étendons notre perspective à d’autres champs. Or la fonction d’enregistrement n’est qu’un premier niveau de technicité. Que se passe-t-il pour notre cerveau lorsque la technique se raffine, lorsqu’apparaissent dispositifs, collections, bases de données ? Du papyrus à Internet, la technique que nous avions au départ s’étend maintenant sur un canevas beaucoup plus vaste (une énonciation plus économe et pertinente que canevas serait le mot anglais framework). Je crois qu’on est en mesure aujourd’hui de poser la question de l’étendue du terme technologie de l’intellect. Internet est une actualisation de l’écriture qui gagne en complexité, en intégrant des logiques de réseaux informationnels et sociaux plus avancées, nécessaires pour appréhender un volume d’information croissant. L’esprit peut-il se passer de l’écriture ? Certainement pas le nôtre, nous qui vivons dans un monde sur le papier, au sein de sociétés totalement écrites. Notre esprit peut-il se passer d’Internet ? Si la réponse est non, c’est que la notion de technologie de l’intellect le recouvre sans doute déjà.

En admettant l’apport cognitif de la technique sous toutes ses déclinaisons, outils et dispositifs, on saisit bien le propos de Bruno Latour sur le dedans/dehors de l’esprit. Notre pensée se déploie dans notre tête et nos dispositifs intellectuels à la fois, les idées et les connaissances réparties dans différents espaces de stockage et d’expérimentation. Qu’ils viennent de notre tête ou d’un livre que nous avons lu, les savoirs naissent et surtout circulent, dans une distribution plus ou moins vaste.

Et soudain, Foucault

La difficulté soulevée par Latour m’intéresse. Pourquoi en effet est-il si difficile de penser cette distribution ? Les ponts entre notions que l’on aurait pu croire éloignées (comme la culture et la technique par exemple) finissent toujours par se faire dans l’esprit de personnes curieuses et ouvertes. Latour semble cependant évoquer à demi-mot une résistance supplémentaire à celle intrinsèque aux problèmes de compatibilité de concepts. En effet son idée de pensée distribuée s’oppose à une idée de pensée unique qui ne semble pas mentionnée par pure symétrie mais bien parce qu’elle a des défenseurs (« Ceux qui font résider à demeure… »). Il dénonce une faiblesse de raisonnement et, sans citer de noms, on peut toutefois avancer quelques hypothèses sur ceux qui émettent ces raisonnements. Pour l’occasion, je me risque à utiliser un outil conceptuel très utile pour décortiquer les discours mais de façon un peu iconoclaste, les formations discursives de Michel Foucault. Celles-ci sont en effet relativement aisées à appliquer sur un discours dont on a connaissance mais ici, le point de vue auquel s’oppose Latour est plutôt défini en creux que clairement rapporté. Faisons donc un peu de formations discursives prédictives : les tenants de la pensée unique, centralisée, au-delà d’une certaine rationalité, sont certainement marqués par des formes d’idéologie ou de croyance. Je crois qu’on peut imaginer globalement avoir deux types de défenseurs de ce point de vue : des penseurs qui apprécient l’esthétique d’une pensée pure (avec cette belle idée du trésor d’intelligence renfermé par le seul et fragile esprit humain), et d’autres qui aiment l’idée d’une pensée économe, centrale et donc contrôlable. Les premiers ont foi en une idée ; les seconds sont des idéologues.

Acte de naissance du libre-penseur

La pensée pure et unique a un caractère décourageant. En isolation, tout ce qui reste à l’homme est de gratter chaque centimètre carré de la carte de son esprit pour la mettre à jour, jusqu’à buter sur les coins. Une pensée finie pour laquelle l’histoire des idées ne représente qu’une lente progression de 1 à 100% de la connaissance que nous en avons, voilà qui est tout simplement dévitalisant. Au-delà de la validité du concept de pensée distribuée, qui est sans doute plus solidement établie dans le texte complet de Bruno Latour, l’idée que notre pensée se déploie dans plusieurs espaces d’interaction explique mieux la créativité humaine et la richesse intellectuelle que produisent la circulation des idées dans des espaces nouveaux. Peut-être que la faiblesse de raisonnement dénoncée par Latour se trouve dans le terme opposé à « pensée distribuée » dans le titre de son texte : « pensée retenue ». À mon sens, la pensée retenue est celle que l’on doit retenir faute de pouvoir la fixer ailleurs que dans notre tête. C’est une pensée bridée, et qui nous retient autant que nous la retenons. La liberté est dans le mouvement entre  ici, là-bas et ailleurs. Il est audacieux de croire qu’on peut produire une pensée solide et originale en passant sa vie les bras croisés et les yeux au ciel. Il est audacieux de se dire penseur quand on s’interdit littéralement de penser ailleurs que dans sa tête.

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