Intranquillité

Vous suivez l’actualité ? Chaque semaine on enchaîne les nouvelles stressantes, consternantes ou désespérantes, c’est la panique à bord. Parfois c’est une panique entièrement factice, construite et jouée mécaniquement, comme pour la énième crise de défaut de paiement de la Grèce. Mais parfois, une information nous atteint, nous touche plus particulièrement. Que se passe-t-il quand elles s’empilent ? L’esprit est maintenu dans un état de mécontentement, d’intranquillité et d’inconfort. La pensée se contracte, se referme, se rétrécit et se délite complètement. Je voulais revenir sur quelques moments durant ces derniers mois qui ont failli faire dérailler mon cerveau en glissant des grains de sable démoralisants dans les rouages de la locomotive. Mais aussi sur les résolutions que j’ai prises pour me tenir à distance des idées noires et rabougries.

La première nouvelle fut celle des attentats de Paris. Durant les semaines qui ont suivi la tuerie à Charlie Hebdo, j’ai bien failli tomber dans un athéisme revendicatif, celui qui ne ressemble à rien de mieux qu’aux religions qu’il attaque. Celui qui ne dit pas seulement que Dieu est un concept dépassé, un vestige d’une ère d’ignorance et de barbarie, conçu comme un instrument de contrôle et de pouvoir mais aussi que la religion est l’ennemie du bien et que tous les croyants sont des imbéciles. Dehors l’optimisme et la tolérance, place à l’idéologie. Je m’en suis libéré par la suite grâce à quelques conversations pleines de bon sens avec des croyants et non-croyants d’ici et d’ailleurs. Mais la facilité avec laquelle un évènement douloureux peut nous faire basculer de l’incompréhension à la colère m’a marqué. Il ne faut pas tomber dans un extrémisme extrême, même face aux extrémistes. Et pour reprendre les mots de Léopold Sédar Senghor, il faut faire attention à ne pas se tromper de colère.

La seconde nouvelle fut la mort de BB King. Pendant quelques temps, je suis tombé dans une crise d’expression musicale. J’étais effondré à l’idée que je verrai probablement mourir toutes mes idoles du jazz durant ma vie. Mais au même moment, j’étais aussi transi d’admiration devant le talent de jeunes musiciens qui assureront leur relève. Je me suis alors une fois de plus demandé : à quoi bon jouer soi-même ? J’ai retrouvé l’inspiration la semaine suivante en découvrant un album d’Ahmad Jamal grâce à un ami, ce qui m’a fait aussitôt ressortir ma basse. Le découragement peut venir de l’intérieur comme de l’extérieur ; cela peut être nos propres limites, un crétin qui nous désespère comme un génie qui nous intimide. Pour une pratique aussi collective que la musique, c’est souvent la curiosité des autres qui nous sort d’un mauvais pas.

Une étude scientifique a fait du bruit il y a quelques temps : selon ses auteurs, nous entrons dans la sixième extinction de masse et l’espèce humaine est sur la liste, dans un rôle tragique puisqu’elle en est à la fois responsable et victime. C’est le coup classique du type qui scie la branche sur laquelle il est assis. Le problème est tellement énorme qu’il rentre à peine dans mon esprit. Ce n’est pas seulement un mode de vie, un système politique, une série de choix douteux ou une industrie qui est en cause ; c’est l’évolution globale de l’humanité qui semble aller de travers. Puisque nous sommes en train de nous réduire lentement en poussière, à quoi bon non seulement faire de la musique mais faire quoi que ce soit ? Vous voyez comme moi se profiler une longue introspection désespérée sur la vacuité de l’action humaine, soit une autre opportunité de cesser de penser et d’agir.

Dernièrement, le rythme semble s’accélérer. C’est maintenant presque chaque semaine que je lis une information qui me laisse désespéré de tout. Cette semaine, ce sont les lycéens qui pensent avoir raté le bac. Quand on veut franchir une rivière tumultueuse, louper le bac est en effet un bon moyen d’augmenter les risques de noyade mais depuis plusieurs années cette rivière-là s’est muée en verre d’eau, ce qui n’empêche pas les candidats qui croient s’y noyer de s’ébouriffer de façon hystérique comme des moineaux dans une flaque. Laurent Gaudé a pris avec poésie les incompréhensions face à son texte, choisi pour l’épreuve de français. Il a aussi évité assez habilement le piège de dire « Ils sont de plus en plus bêtes » lorsqu’un journaliste de Canal+ lui a mis sous le nez les tweets du jour, comparés à ceux de l’année dernière (vous vous rappelez de celui qui pestait contre Victor Hugo en lui demandant d’arrêter d’écrire ?). Ce matin, c’est devant une presse internationale hilare que la France s’est réveillée, honteuse des atermoiements des moins anglophones de nos chères têtes blondes, mécontentes de la soi-disant difficulté de l’épreuve d’anglais. Les parents sont évidemment derrière leurs enfants ; durant toute la fin du XXe siècle on leur a répété que chaque enfant est spécial et que chaque génération sera plus douée que la précédente, ce qui rend difficile pour eux d’assumer que leur enfant ne soit ni spécial, ni doué mais en fait irrespectueux, feignant et bête. La tentation est grande de sombrer précocement dans les charentaises du troisième âge en marmottant « Foutus jeunes… ». Moi je grommelle plus volontiers « Foutus parents… ».


Empêtré dans ce bourbier hostile où la raison peine à se frayer un chemin, j’ai fait une merveilleuse découverte, un peu par hasard. Je suis tombé sur un petit article plein de poésie sur la vie de Jeanne Calment. J’y ai appris que certains médecins pensent que si elle a vécu aussi longtemps, c’est parce qu’elle était immunisée contre le stress. Autant dans sa tête que dans ses cellules, la doyenne des français aurait été un modèle de tranquillité, mais pas une tranquillité du renoncement et de la catatonie : elle ne s’ennuyait jamais, disait-elle, tant elle avait à penser, que ce soit en explorant ses souvenirs ou en observant les gens. Elle n’avait pas renoncé à penser ou faire. Elle avait simplement refusé l’intranquillité.

Alors face à toutes les nouvelles qui tentent de me paralyser le cerveau, je ne suivrai pas la recommandation de Desproges (éviter toute activité intellectuelle et les risques de claquages de synapse qui vont avec). Je choisirai plutôt la tranquillité, une tranquillité solide, celle de Francis Drake et d’Indiana Jones. En un mot, imiter les explorateurs : réussir à aller de l’avant en faisant preuve à la fois de passion et de sang-froid. C’est la curiosité qui nous aide à dépasser l’intolérance et le découragement, en exposant des points de vue différents, des sources d’inspiration nouvelles, des idées venues d’ailleurs. J’aime l’idée de l’exploration, parce qu’elle signifie pour moi s’autoriser à penser ailleurs que dans sa tête. Rien n’est plus indispensable pour cultiver une pensée originale et agir librement.

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