Le regard sur l’horizon

Un internaute anonyme a un jour écrit à peu près la chose suivante, exprimant certainement le sentiment de beaucoup d’autres : « Je suis né trop tôt pour explorer l’univers, découvrir de nouvelles galaxies ; je suis né trop tard pour traverser des océans inconnus, découvrir de nouvelles terres ; mais je suis né au bon moment pour explorer Internet… »

Ce qui se veut une remarque désabusée me remplit au contraire d’enthousiasme, car explorer Internet, c’est en quelque sorte explorer les sociétés, les cultures, les idées. C’est continuer à explorer l’histoire de l’écrit et de ses possibilités. C’est explorer l’esprit humain.

Encore faut-il pour cela suivre des gens comme David Olson sur le chemin de la curiosité, de la réflexivité et de la pensée critique. Son livre L’univers de l’écrit est un de ceux qui mènent naturellement à ce genre d’exploration. Les lignes qui suivent sont un commentaire de la toute fin du livre, où aboutit l’idée qui donnera le titre original du livre (« The World on Paper »).


L’esprit de l’écrit

Olson fait la remarque suivante : des éléments issus de la culture écrite sont présents dans le discours oral des sociétés pratiquant l’écriture. Je suis tenté de faire un néologisme et d’ajouter le concept de récursivité à celui de réflexivité : l’écrit nourrit non seulement la pensée sur l’écrit mais il nourrit également l’oralité, dans une forme de retour sur nos pas. Je ne suis pas sûr de la solidité du concept de récursivité – la ligne est ténue entre néologisme et barbarisme. Mais si on met en tandem réflexivité et récursivité, c’est en fait tout simplement dire que la pensée se nourrit d’elle-même, quelque soit l’ordre d’apparition de ses différentes déclinaisons. La pensée liée à la culture permet une conceptualisation qui ne dépend pas de l’écriture elle-même : si l’enrichissement intellectuel s’est bien fait grâce à des outils, nous nous affranchissons en partie de ces outils lorsqu’ils façonnent une certaine culture, dans laquelle nous sommes à même d’explorer d’autres directions. Olson, qui est psychologue du développement cognitif, emploie logiquement l’exemple des jeunes enfants pour appuyer cette idée.

Si son livre s’intitule L’univers de l’écrit, c’est bien vers la cognition que tend le travail d’Olson. Il est donc logique de voir une transition depuis la littératie en particulier vers l’esprit humain en général. Il clarifie notamment la distinction faite entre la part naturelle et la part construite de l’esprit. Certes, dit-il, l’esprit est en partie un artefact culturel. Ce qu’il évoque d’ailleurs dans le livre comme une culture de l’écrit, est bien une construction qui procède de l’effet d’une technologie de l’intellect sur la culture à l’échelle de l’individu et de la société. Et Olson nous enjoint à ne pas confondre cette construction technique, intellectuelle et sociale avec un objet naturel. Cela conduirait à une forme d’impensé suivant lequel la cognition serait sans évolution ou sans histoire.

Or s’il est bien en partie un artefact culturel, l’appartenance de l’esprit au monde est une réalité, ce qu’Olson montre justement avec l’existence d’une histoire de la culture et d’une histoire de la cognition, qui portent les traces de l’invention des artefacts culturels. À noter que si Olson fait la distinction entre ces deux histoires, c’est pour une bonne raison. L’invention de l’écrit et ses implications à l’échelle de l’individu et de la société ont donné lieu à la culture de l’écrit ; apprendre à se servir de ces nouvelles constructions intellectuelles et culturelles et non de l’écrit lui-même directement, voilà ce qui a permis la maîtrise et non la seule culture de l’écrit, et par là-même le vrai saut effectué en termes de cognition, puisque c’est ainsi que se sont épanouies la pensée critique, la réflexivité, etc.

Nos cultures sont façonnées par l’écrit, nos progrès en matière de cognition sont à la mesure de la façon dont nous avons interrogé cette relation.


Question de point de vue

Dans les dernières lignes du livre, Olson écrit :

Notre conception moderne du monde est un sous-produit de l’invention du monde sur le papier.

En lisant ces mots, il me vient à l’esprit qu’explorer un nouvel univers intellectuel a parfois quelque chose d’intimidant. Comment reformuler, conceptualiser ou critiquer une phrase pareille, dont l’emplacement au niveau du livre contraint le style littéraire et la qualité synthétique à satisfaire les plus hautes exigences ? Car il s’agit bien ici de livrer la substantifique moelle de tout une pensée et de résumer en deux lignes le propos d’un livre entier. Tâchons donc de reformuler, conceptualiser, critiquer, etc.

Pourquoi Olson emploie-t-il le mot invention et pas représentation par exemple ? Je crois que cela illustre le propos qui précède (le glissement d’une pensée sur les choses à une pensée sur leurs représentations) : le monde sur le papier d’Olson n’est pas l’image d’un objet mais une conception de cet objet. C’est une invention, une création, ce qui fait écho à son utilisation du mot artefact, c’est-à-dire ce qui est construit.

Autrefois, s’approprier le monde passait par la fixation de ce qui nous entourait sous forme de texte (transcription, description) ou d’image (capture par la peinture, la photographie). Nous nous sommes partiellement affranchis de ce besoin, même s’il réapparaît ailleurs : il refait surface dans l’exploration des profondeurs (pun intended), le séquençage de différents génomes ou les images du télescope Hubble. Nous avons appris à penser différemment, ailleurs. C’est notamment pourquoi le regard est une chose fascinante, lui qui capture le monde devant nos yeux. Par exemple, le regard d’un lecteur capture le monde sur le papier. Or ce que nous voyons est d’une certaine façon influencé par notre façon de penser ; le regard d’un lecteur est donc plus fascinant encore, lui qui capture le monde sur le papier sous l’influence de systèmes de pensée liés à ce même monde.

Il ne s’agit ici ni plus ni moins que de ré-invoquer le principe de réflexivité, certes de façon moins synthétique qu’avec l’expression d’Olson (« pensée sur la pensée »).

Cette lecture des écrits d’Olson, appelant à situer son regard différemment, conduit à d’autres réflexions. Par exemple, ne pas concevoir les textes comme des silos étanches mais comme des réseaux d’idées. Dans la lignée du monde sur le papier, c’est un exemple de conceptualisation nouvelle de l’information, apparue dans l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert sous la forme de renvois entre pages et aujourd’hui sur Internet sous la forme des liens hypertexte. Une telle vision suggère alors de chercher du sens non pas seulement dans les choses mais dans les liens qui les connectent. En somme, la quête de sens se poursuit mais comme le regard, elle s’est déplacée.


Explorateur(s)

Que retenir du monde sur le papier ? Mis à part les principes que David Olson réaffirme, c’est le sentiment qu’un tel ouvrage suscite qui me semble le plus marquant. Explorer, s’affranchir d’outils ou de modes de pensée, savoir revenir sur ses pas, être attentif au regard, etc. Ces réflexions font aussi écho à une pratique personnelle, ce qu’Olson mentionne par « l’utilisation de résultats d’activités propres à l’écrit ». De façon anecdotique, certaines de nos activités renvoient parfois aux idées présentes chez Olson et d’autres? Dans mon cas, je pense à un texte dont les transformations ont été aussi instructives que le contenu initial. Le cheminement est à peu près le suivant :

  • Exercice d’informatique linguistique
  • Rédaction du texte
  • Publication en ligne
  • Remise en forme avec LaTeX
  • Discussion sur l’expérience
  • Nouveau texte sur des réflexions nouvelles

Et ce n’est peut-être pas fini. À partir d’un certain point, on garde quelque part en tête les idées du texte initial, mais on ne les sollicite plus forcément en tant que telles : ce sont les multiples transformations et représentations successives du texte qui sont désormais objet de notre pensée.

Au-delà de ces perspectives, la possibilité d’aller à la rencontre de cultures ayant d’autres usages intellectuels de la culture écrite est bien réelle selon Olson. Quelque part, cette exploration de la (les ?) pensée(s) humaine(s) n’est pas si différente de la découverte d’un nouveau continent.

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Une réflexion sur “Le regard sur l’horizon”

  1. J’essaie de suivre ton voyage, ton odysseée P’I’ !Cette étape autour de la pensée demande des visites successives , comme un tableau, une ville , ou si tu préfères une seconde part du gâteau , un deuxième verre . Aucune crainte donc du tigre bleu. M.

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