Arme de compréhension massive

Toi qui écris, connais-tu tes lecteurs ? Sais-tu qui parcours ta prose, en cherche le sens, en apprécie la tournure ? Peut-être que tu connais très bien ton public. Mais je te pose une colle : quand tu te mets au clavier pour écrire un statut, un mail, un commentaire ou même un article de blog, qui est ton tout premier lecteur ? « Eh bien le destinataire du mail, ou bien le premier internaute venu » diras-tu si tu réponds vite. « Moi, évidemment, puisque j’ai les yeux sur mon écran » diras-tu si tu réfléchis une seconde. Mais si je te dis qu’il y a encore un lecteur avant cela, avant même que tu te relises ? « Impossible » répondras-tu d’un air incrédule. Si : la machine !

J’ai écrit le petit texte qui suit après avoir expérimenté les affres de la programmation, ce moment où l’informaticien se gratte la tête en soupirant : « Ça marche pas et je sais pas d’où ça vient ». C’est là que j’ai rencontré mon lecteur le plus discret, le plus attentif et aussi le plus 1er degré qui soit (rien à voir avec vous, chers lecteurs humains). Mais malgré nos difficultés à nous comprendre, nous avons échangé, la machine et moi. Tout du moins, elle s’est fait un plaisir de pointer du doigt mes approximations de langage et mes excès de vitesse informatiques, tandis que je maudissais son excès de littéralité.

De plus en plus d’éléments contribuent à l’idée que c’est l’écriture qui nous révèle le mieux la structure de notre langage. C’est elle qui fait accéder à notre conscience les articulations du discours, en rendant celui-ci examinable et manipulable. Ainsi, l’apprentissage d’une nouvelle forme d’écriture est l’occasion de mettre en évidence des caractéristiques de la langue et de nos pratiques vis-à-vis de celle-ci. L’écriture informatique ne déroge pas à cette règle. L’apprentissage des langages de programmation est jalonné de réalisations soudaines, moments de victoire liés à la découverte d’une astuce d’écriture ou à la résolution soudaine d’un problème syntaxique irritant. Certains moments peuvent se vivre comme de petites épiphanies. Deux observations me sont venues en rédigeant un programme Perl permettant de parcourir un texte à la recherche des mots finissant par -ment.

Les limites de la “maîtrise” de l’écrit

La première observation est venue au moment d’affiner le programme pour ne retenir que les adverbes, ou du moins essayer de s’en rapprocher au mieux. Une longue pratique de la parole grave en nous des intuitions vis-à-vis de la langue qui prennent le relais de fondamentaux de grammaire vite oubliés. Chacun a pu faire l’expérience de repérer une faute d’accord ou de syntaxe dans un texte, « sentir » que la phrase n’est pas correcte, mais sans pouvoir citer la règle qui aurait soutenu ce sentiment. Dans le cas de cet exercice, la première consigne était de chercher les mots finissant par -ment, puis les adverbes parmi ces mots. Logique, se dit le programmateur, la plupart des adverbes que je peux citer de tête se finissent par -ment. S’agissait-il donc de chercher les adverbes finissant par -ment ? Pas seulement, car après réflexion et consultation d’un vieux Bescherelle, il est apparu évident que la seule façon de se rapprocher au mieux des adverbes était d’étendre la recherche à trois suffixes (-ement, -emment et -amment). Ainsi ce petit exercice a été l’occasion de se rendre compte que mon intuition me soufflait une définition limitée de cette catégorie de mots. L’apprentissage des règles étant terminé depuis longtemps, la pratique de la parole mais aussi de l’écriture, utilisée seulement comme parole écrite, a peu à peu favorisé dans mon esprit le glissement des adverbes dans une catégorie plus large et donc plus facilement mémorisée, les « mots en -ment ». Ceci peut donner lieu à une remarque : ce n’est pas tout de disposer de l’écriture, encore faut-il embrasser ses possibilités réflexives dans sa pratique pour pouvoir en tirer des enseignements. Une grammaire complexe n’a pu émerger qu’en utilisant l’écriture comme un outil à penser et pas seulement comme un outil tout court. Autrement dit, la culture écrite naît d’une posture critique et réflexive et pas de la seule maîtrise de l’écrit.

L’ordinateur-lecteur

La deuxième observation est née de la rencontre d’un obstacle qui s’est présenté à moi pendant la rédaction du programme. En effet, par souci de simplicité j’ai essayé d’écrire un seul fichier pour le « nettoyage » préalable du texte (retrait des notes de l’éditeur etc.) et la recherche d’adverbes. Or je me suis heurté à un échec constant, j’étais obligé d’insérer entre ces deux opérations principales une fermeture puis réouverture du fichier texte issu du nettoyage et parcouru ensuite par la fonction recherche. Même en octroyant simultanément à ce fichier les permissions de lecture et d’écriture, le problème se manifestait toujours ; fermer et rouvrir le fichier semblait inévitable. J’ai alors découvert par le biais d’un forum la fonction seek. Celle-ci repositionne le « curseur » du programme à l’endroit désiré ; paramétrée convenablement, elle peut servir à revenir au début du texte. L’implémentation de seek dans mon programme a résolu mon problème et remplacé parfaitement une ré-ouverture du fichier. En effet, après l’avoir écrit ligne par ligne, le programme se trouvait en fin de fichier ; il lui était nécessaire de « lever les yeux » pour pouvoir lire le texte une seconde fois. J’ai alors eu un sentiment très étrange : j’ai compris que la machine me lisait. C’est-à-dire qu’elle lisait mes lignes de code, pour comprendre mon propos (mon intention) et agir de façon adéquate. Un lecteur débutant en somme, aux libertés d’interprétation très limitées, puisque dépendant entièrement des instructions qu’il déchiffre, y compris pour une opération aussi simple que remonter au sommet du texte afin de le lire une seconde fois. Rétrospectivement, cela semble tenir de l’évidence : nous faisons bien naturellement ce mouvement oculaire pour nous déplacer dans le texte ; je n’ai fait finalement que tomber sur la transcription en langage informatique de ce geste.

Cette petite expérience est pour moi une manifestation supplémentaire de ce que nous définissons par technologie de l’intellect : un outil qui sert à penser et qui sert la pensée, une technique qui mêle savoir-faire et réflexion. L’écriture est tout à fait cela, et la nouvelle forme qu’elle prend à travers l’internet et l’informatique ne restreint en rien son potentiel. Autant qu’elle nous permet de découvrir ou de revisiter des savoirs connus, elle représente un champ de savoirs futurs avec l’infini pour seul horizon.


Ma grand-mère avait une affection amusante pour les objets auxquels elle prêtait parfois des traits humains. Elle pouvait ainsi parler du radiateur un peu fatigué de sa cuisine comme d’un vieil ami susceptible dont il ne fallait pas passer les caprices. J’ai gardé cette habitude et mon ordinateur est désormais un personnage qui vit dans mon quotidien et dont je me suis rapproché grâce à l’expérience du code. Avec ses capacités de mémoire et d’interprétation, je ne le vois plus juste comme une coquille qui accueille du contenu en toute neutralité. C’est vrai que le personnage que j’ai associé à mon ordinateur tient plus du ressort comique classique de la science-fiction, un genre de droïde aux fonctions basiques, parfois farceur, souvent lent à la comprenette, que de l’intelligence artificielle toute-puissante et froide des films dits d’anticipation. Mais je crois que de la même façon qu’on a fini par mieux comprendre le corps humain en l’explorant, on saisit mieux les questions d’intelligence artificielle en plongeant dans la machine et le code informatique. C’est pourquoi l’attitude curieuse et critique est si importante à mes yeux. Elle est capable de transformer les ordinateurs de plateformes de consommation bêtifiantes en armes de compréhension massive.

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3 réflexions sur “Arme de compréhension massive”

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