Sur les traces de Jack Goody : littératie et réflexivité

Au mois de février, j’ai eu à lire et commenter un texte de Jack Goody. C’est un anthropologue touche-à-tout, explorateur des sociétés, des cultures et des techniques, tenu en haute estime par certains et fortement décrié par d’autres. Ses pérégrinations sont fascinantes et suivre le fil de ses travaux, c’est faire des voyages incessants entre anthropologie, sciences sociales, linguistique, cognition, etc. Une des idées qu’il défend est la proximité entre culture et technique, grâce à un concept simple (en apparence) : les technologies de l’intellect. Ce sont toutes les techniques qui servent à penser, et servent la pensée en retour. La parole et l’écriture par exemple sont des technologies de l’intellect. En effet, en parlant on peut discuter de la parole et faire de grands discours à son sujet ; Platon a passé des heures à défendre la haute valeur philosophique de la parole à ses élèves. Quant à l’écriture, n’importe quel livre de graphologie montre qu’on peut écrire des pages et des pages sur l’écriture, en faisant toutes sortes de découvertes dans le processus.

Le texte de Jack Goody, disponible ici, mentionne les découvertes qu’il a faites en enregistrant le Bagré, une tradition orale du Burkina Faso, et les implications qui en découlent. Il remet en question l’idée réductrice de pensée primitive et lie savoir-faire technique et savoir culturel. Le texte qui suit est ma propre conceptualisation de son propos sur la maîtrise et la culture de l’écrit.


La somme des recherches entreprises sur le sujet de l’écriture et sa caractérisation comme technologie de l’intellect ont largement contribué à casser la distinction faite entre pensée pure et technique utilitaire. La question dans laquelle s’inscrit l’écriture est bien celle des transformations de la cognition et Jack Goody ne fait rien de moins que poursuivre cette entreprise en exposant ici des liens fondamentaux entre la culture et la technique. Mais de façon intéressante, il utilise le concept de littératie pour soutenir son argumentation d’une façon qui met en lumière le concept lui-même. En effet, puisque la littératie correspond à la somme des savoir-faire liés à l’écriture, on peut la définir par l’expression « maîtrise de l’écrit ». Or Goody utilise systématiquement l’expression « culture de l’écrit ». Dans son ouvrage L’univers de l’écrit (1994), David Olson concluait par la nécessité de prendre l’idée de maîtrise de l’écrit, laquelle est identifiée par son caractère fonctionnel, et de la repenser en termes de culture écrite, c’est-à-dire de situation sociale. Comment le rapport entre maîtrise et culture de l’écrit est-il établi ici ?

Goody contribue à cette réflexion par une anecdote tirée de son expérience d’anthropologue et son point de vue est soutenu par plusieurs observations.

L’écriture bouleverse l’apprentissage et a des effets sur la culture toute entière d’une personne.

Tout d’abord, il examine les modalités des transformations culturelles induites par l’écriture chez un individu. Son appel à la définition de Ruth Benedict est très pertinent. Dire que la culture, c’est le « comportement appris », c’est prendre en compte la situation sociale (sans laquelle définir un comportement n’a pas de sens) et la part de l’apprentissage dans ce comportement. Dans ce contexte, puisque l’écriture bouleverse l’apprentissage, on a l’intuition des effets qu’elle aura sur la culture toute entière de la personne. Cependant, de la même manière qu’il a tout de suite évacué l’idée de mentalité primitive (qui serait comme une constante génétique), Goody prend soin d’écarter l’hypothèse d’une culture écrite « dominante » qui effacerait une culture orale « récessive », (pour filer la métaphore génétique). Selon lui, les bouleversements induits par l’écriture s’inscrivent dans une situation sociale et se combinent à la culture orale. C’est ainsi que son ami représente la somme d’un savoir maintenu par la tradition orale et d’un bagage écrit apporté par sa scolarisation.

Dans un second temps, Goody élargit son propos à la société et présente l’idée d’une division culturelle fondamentale qui trouve sa source dans l’écriture. Il met en avant un effet de hiérarchisation par les savoirs et les réalisations et emploie un vocabulaire qui souligne les enjeux de pouvoir intrinsèques à l’écriture (culture « supérieure » et « inférieure »). Surtout, selon lui, la culture écrite se diffuse dans la société et induit une transformation remarquable : la culture orale des analphabètes vivant au sein d’une société dotée d’une écriture est différente de celle d’une société basée exclusivement sur l’oralité. Les implications sont conséquentes : l’écrit influence la culture de l’individu, du groupe auquel il appartient et de celui auquel il n’appartient pas, de la société tout entière. Goody s’étend sur les modalités de cette influence : les transformations culturelles sont sensibles aux innovations techniques liées à l’écriture, qui entraînent accumulation et accélération de la production et diffusion des connaissances. Les effets de l’écrit sur la culture sont donc considérables.

L’écriture, c’est une décontextualisation qui permet la pensée sur la pensée.

Enfin, Goody évoque la réflexivité, sans la nommer ainsi, qui est une propriété fondamentale de l’écriture et la clé pour dénouer la question de la littératie. Il emploie le terme « rétrospectif », ce qui lui permet d’insister sur les capacités de l’écriture à développer le raisonnement par l’introduction du retour en arrière, de la comparaison, de la mise en perspective. L’écriture, c’est une décontextualisation qui permet la pensée sur la pensée. Or tout ce qu’il dit à propos de l’influence de l’écriture sur la culture permet incidemment d’élargir la définition de la littératie. En effet, l’écriture, puisque technologie de l’intellect, permet de relier la technique et la pensée ; la littératie, en tant que somme des savoir-faire liés à l’écriture, puise donc dans cette réflexivité. Or, si elle peut conduire aux transformations culturelles décrites par Goody chez un individu ou au sein de la société, elle se transforme nécessairement elle-même dans le processus : on peut dire que la nature de la maîtrise de l’écrit est d’évoluer en une culture de l’écrit. Il a été dit qu’un ensemble de concepts, une fois appris, peuvent sembler se réduire à une technique maîtrisée. La compréhension de la littératie que m’apporte le texte de Goody me fait dire à mon tour qu’une technologie de l’intellect maîtrisée, c’est le point de départ d’une culture. On imagine ainsi qu’il peut y avoir autant de cultures différentes que de littératies différentes ; on rejoint alors joyeusement Goody dans l’opposition à une conception monolithique de la culture et à toutes les catégorisations rigides de la technique, de la culture et de l’écriture.

Un unique concept-clé permettant de saisir à la fois la nature de l’écriture et de ses effets, voilà peut-être ce que j’espérais trouver en m’intéressant à la littératie dans ce texte (l’univers de l’écrit en une leçon, si tant est que cela soit possible). Ce n’était sans doute pas la bonne approche mais le propos de Jack Goody est intéressant parce qu’il contenait les bonnes réponses à mes mauvaises questions. On y trouve en effet une mise en relation des notions de réflexivité et de littératie avec celle de culture, ainsi qu’avec les enjeux individuels et collectifs de l’écriture, c’est-à-dire sa dimension sociale. Un ensemble qui représente beaucoup mieux le champ intellectuel de l’écrit, avec ses cohérences et ses tensions.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s