Maux croisés

En sciences, la ronde des mots peut prendre des allures de montagnes russes. Pour vous en convaincre, essayez de lire un article de recherche du début à la fin ! Les chercheurs et les médecins ne sont pas toujours des virtuoses de la plume, à moins que comme moi les traits pressés qui se promènent sur nos ordonnances vous rappellent l’écriture d’herbe folle de François Place, celle qui fait bruire les pages de l’Atlas d’Orbae d’une rumeur légère de papier froissé parsemé de roseaux.

Tom Freeman fait attention à son langage mais surtout à celui des autres. Son métier est de relire et corriger mais sans doute a-t-il une façon plus élégante de décrire le travail d’orfèvre qu’il déploie de phrase en phrase pour élever le matériau brut du chercheur épuisé en lumineuse publication exempte de toute vulgarité langagière. Bref, il est assistant éditeur et passe sa journée les mains dans le cambouis des articles de sciences biomédicales. Et quand il a fini, il se lave les mains dans son blog (l’expression est de lui !). Je vous recommande l’article d’aujourd’hui si vous êtes doués pour la langue de Shakespeare, mais je tenais à le partager avec vous en français ! Son texte parle de la malédiction singulière qui frappe les spécialistes : la difficulté à parler simplement quand on possède un bagage technique de la taille d’une lune de Jupiter (il y en a des toutes petites et des énormes, cette métaphore me permet de fourrer tous les savants dans le même corps céleste !).

Eh oui, certains scientifiques et médecins sont des gens brillants mais pas vraiment des as en matière de communication. Or c’est un problème lorsque vous voulez promouvoir votre recherche, ou rassurer votre patient. Car si le discours scientifique peut contenir mille savoirs merveilleux, ceux-ci sont parfois entravés dans un lexique bien étrange. Petit tour d’horizon de ces spécificités du langage qui nécessitent, plus que le sécateur, un bon coup de lance-flammes.

Le jargon

Les termes spécialisés ça va bien entre collègues mais si vous êtes de l’extérieur, gare à l’attaque cérébrale. Aux États-Unis, la science rencontre parfois une telle résistance dans la population que ces mots que l’on qualifie de termes savants n’y sont absolument pas diffusés. Hémorragie ? 79% des américains arrivant aux urgences ne savent pas que c’est un saignement. Os fracturé ? 78% ne savent pas que cela signifie tout simplement “cassé”. En Angleterre l’acronyme ADN commence à se tailler une place dans l’esprit des gens. Mais difficile de faire financer des projets de “séquençage du génome humain” lorsque la plupart de vos contribuables ne savent pas ce que cela représente.

C’est tout le défi de la vulgarisation. Remplacer “organites” par “endroits d’une cellule avec des fonctions spécialisées” ou bien “leucocyte” par “globule blanc”. Il est beaucoup plus simple de comprendre un concept avec des mots qu’on connaît déjà.

Problèmes de définition

Le jargon peut perdre les lecteurs mais au moins il est repérable. Beaucoup plus piégeur, il arrive qu’un mot courant, utilisé d’une façon bien connue par tout le monde, soit employé d’une façon subtilement ou radicalement différente dans un contexte scientifique. Pire, cela peut varier d’une discipline à l’autre ! Exemples les plus dangereux pour le sens du discours :

  • Les chercheurs utilisent le mot “théorie” pour désigner un cadre de travail doté d’un sens propre ; le public l’utilise pour désigner une intuition ou une hypothèse.
  • Autre exemple, le mot “incertitude” pour donner l’ampleur d’une estimation alors que le public lui attribue le sens de doute ou d’ignorance.
  • Ou encore “tendance positive” qui désigne une augmentation, peut-être affreuse, que le public identifiera automatiquement comme bonne puisque positive !

On peut encore en citer des tas. Trauma, qui est couramment associé à un état mental mais qui signifie dégâts physiques en médecine. Pauvre patient qui croit qu’en plus d’avoir une jambe cassée, les médecins pensent qu’il a tourné la carte ! Fraction, en science, veut dire une partie d’un tout et pas forcément une toute petite partie, ce qu’aura tendance à imaginer le lecteur non initié.

D’un certain point de vue

Parfois mal vécue, il peut y avoir une différence de point de vue entre auteur et lecteur. Il est très facile pour un médecin d’être perçu comme hautain lorsqu’il parle de “cas” ou de “lits” pour désigner des malades bien réels. Il y a parfois un souci légitime de prendre de la distance : “cas” est plus neutre, plus pertinent si on parle d’une épidémie. En outre, pour résoudre rapidement les problèmes d’entrées/sorties, les services hospitaliers utilisent le nombre de lits. Malgré la logique derrière ces termes, il y a un décalage entre le langage des deux interlocuteurs qui fait des dégâts. Même le mot patient n’est pas anodin : il a tout son sens dans une situation professionnelle pour le médecin mais représente un rôle limitant et parfois difficilement vécu pour le malade.

To be in or not to be in

Enfin, parlons des petites articulations du langage et notamment les prépositions, petites pentes fourbes de nos glissades syntaxiques. Les prépositions indiquent les relations entre les choses : sur, dans, près de, sous, avant, pendant, de, à, par... D’un point de vue purement linguistique, elles sont déjà une source de migraines : leur nombre limité fait qu’on les utilise pour des sens multiples (63 définitions pour l’anglais on !). Et gare aux erreurs de traduction lorsque les prépositions ne se transposent pas bien d’une langue à l’autre. Mais dans le langage scientifique, elles rendent le texte encore plus difficile à appréhender. Le cas le plus flagrant, c’est l’anglais in, notre dans. Il est utilisé à tour de bras dans les articles de recherche car le scientifique a tendance à considérer son objet d’étude (souris, cellule ou atome) comme un contenant, une boîte, un concept délimité. Et tout ce qui s’y rapporte est donc connecté par “in”. Exemple : au lieu de effects on mice (effets sur les souris), le chercheur écrit effects in mice (effets dans les souris). En anglais c’est un changement subtil mais qui peut dérouter car il est incorrect en langage courant.

Tiens pour finir, une anecdote véridique ou presque : c’est Jean-Louis Etienne, connu pour ses escapades neigeuses mais médecin de formation donc homme de science, qui avait monté la superproduction glacée Holiday in Ice. Comme le titre grammaticalement scientifique l’indique, il s’agissait du récit d’une nuit passée enfoui dans une congère un 25 décembre après un accident de traîneau ; voyant le budget exploser dès le départ à cause des acteurs principaux, un groupe de chiens de traîneau toxicomanes (je dis ça parce qu’ils exigeaient des cachets délirants), Etienne a été bouté hors du projet, lequel fut renommé Holiday on Ice par un scénariste qui préférait glisser sur la glace que se regarder dedans.

Conclusion

Le défi de la science a toujours été sa diffusion auprès du public. Le langage scientifique est truffé de petites différences avec le langage courant qui rendent encore plus difficile cette diffusion. Et une partie du travail en édition consiste à tailler dans la masse et aider une belle idée à devenir un joli texte. C’est un travail d’amoureux de la langue et des mots complexes, il avait donc toute sa place dans ce blog. Sur ce blog ? Non, dans. Quoique… La peste soit des prépositions !

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