La mala reputación

Connaissez-vous la rumeur ? Une fois n’est pas coutume, citons Desproges :

“Elle est sale, elle est glauque et grise, insidieuse et sournoise, d’autant plus meurtrière qu’elle est impalpable. On ne peut pas l’étrangler. Elle glisse entre les doigts comme la muqueuse immonde autour de l’anguille morte. Elle sent. Elle pue. Elle souille. C’est la rumeur.”

La plupart de ceux qui me connaissent bien savent que j’ai une certaine présence ; je blague, je moque, je fabule, je m’excite, parfois j’excite. J’exprime, je partage, je pousse au crime et je déguste. Je parle, je charrie, j’ai les moyens de vous faire parler et, j’espère, de vous faire rire. Bref, j’aime autant me rappeler de vous que vous faire vous rappeler de moi. Mais quid des gens qui ne me connaissent pas bien, voire pas du tout ? Jusqu’à aujourd’hui je pensais qu’ils étaient intimes avec mon autre facette : calme et silence, indifférence polie, observation feutrée. Avec un peu d’attention, les gens qui ne me connaissent pas me font parfois remarquer que je suis franc au point de sembler indélicat. Ceux qui grattent encore un peu plus découvrent mon opposition à la vulgarité syntaxique et au bruit musical. Bref, je pensais que les gens qui me connaissent peu me voyaient comme l’être le plus chiant, incolore et inoffensif de ce début de siècle hyper-connecté à la con. Eh bien non.

Figurez-vous que les gens se font une opinion de tout et de tout le monde, y compris de gens en qui ils ne devraient pourtant trouver aucune matière à épancher leur soif de potins tièdes et de discussions creuses. Il y a des gens comme ça qui, tant bien que mal, se cassent la tête pour trouver des sujets de conversation du plus haut intérêt culturel et qui, au lieu de discuter les prémices ukrainiennes de la 3e guerre mondiale ou les névroses sécuritaires de leur gouvernement, il y a des gens disais-je, qui n’ont rien de mieux à faire que d’extirper d’un recoin oublié de leur cervelle une vague (mé)connaissance qui n’en demandait pas temps et de perdre du temps à en disséquer le comportement psycho-social, poil aux amygdales. Il y a des gens qui n’ont rien de mieux à faire que de parler de moi alors qu’ils ne me connaissent pas. Et de ces improbables caméos surgissent parfois d’étranges sentences ; ainsi ai-je appris que dans certains milieux estudiantins, j’ai une mauvaise réputation.

J’ai dû m’asseoir pour la digérer, celle-là. Comment pourrais-je avoir la moindre réputation, encore moins mauvaise, auprès de personnes que je ne fréquente pas, que je ne vois jamais à l’université, ni en soirée, ni dans mes rêves, ni au Lidl ? Comment diable un personnage aussi vague et passager que moi peut susciter pareils commentaires ? Comment passe-t-on de « Pas causant, écoute du jazz, gribouille en marge de ses cours, aime le fromage » à « La mauvaise réputation » ? Aide-moi, Georges, j’y comprends plus rien, ils sont tous fous. Ils ont pété une durite dans leur flux Twitter. C’est une indigestion de jugement social sur mur Facebook. Une affabulation collective, un photoshop, un edit abusif sur Reddit. Non, Arthur (chut, c’est Brassens qui parle), c’est tout simplement la mayonnaise molle de l’ignorance montée à l’huile rance de l’abrutissement de groupe. C’est la méfiance de l’autre, l’extrapolation de l’étrange en indésirable et la collusion de l’inconnu avec l’immoral. C’est l’exclusion de ceux qui nous ignorent, par peur que ce soit un reflet de notre vacuité. Quoi de pire que quelqu’un qui ne nous connait pas et pourtant déjà se détourne de nous ? Qui c’est celui-là, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce qu’il nous veut ? Pourquoi il est venu et reparti et pas revenu ? Quelque chose cloche chez ce type. Qu’est-ce qu’il a, il nous aime pas c’est ça ? Oh mon Dieu, un être humain vaguement apparenté à ma démographie partage ma position géographique pour un 9/12e de révolution terrestre et il refuse l’intégration au groupe ? Hérétique !!

Certes, je m’aime beaucoup et je ne m’en cache pas, d’ailleurs c’est bien simple quand je ne parle pas de moi j’ai l’impression de ne pas être là, c’est horrible. J’ai une myriade de défauts. Et puis après un an et demi de médecine j’ai appris à ne plus accorder la moindre valeur par défaut à l’opinion ou la personnalité de tous ces gens qui ont peur du regard des autres et qui jugent à coups de smartphones comme un poulpe crache de l’encre. Pourtant quand je rencontre quelqu’un de nouveau, par défaut je suis curieux. Il m’en faut peu. Un sourire, un bonjour. Une fissure dans le vernis techno-social qui laisse paraître l’individu, celui que le groupe n’a que muselé et pas encore tué. Je fréquente rarement plus de quatre personnes à la fois – c’est vrai quoi, au-dessus de trois on est une bande de cons alors a fortiori moins de deux c’est l’idéal. Est-ce de là que vient ma « mauvaise réputation » ?

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2 réflexions sur “La mala reputación”

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